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J’ai voté contre l’interdiction de la construction de minarets lors de la votation populaire du dimanche 29 novembre en Suisse – et je me retrouve hélas aujourd’hui dans le camp minoritaire –, mais j’aurais préféré ne jamais avoir à me prononcer sur ce sujet. Parce qu’il y a des questions qu’il ne faut pas poser, même dans une démocratie aussi accomplie que la nôtre. C’est bel et bien une perversité du système que de laisser des groupuscules xénophobes dicter l’agenda national avec des questions pareilles : « Etes-vous pour ou contre la construction de minarets ? »

D’abord parce que ce n’est évidemment pas sur le détail architectural des minarets qu’a porté le débat mais sur l’islam fondamentaliste, dont les minarets ne sont nullement l’expression. Et surtout, le piège a consisté à poser une question vicieuse, à laquelle personne ne peut, la bouche en cœur, répondre « oui ! »

La radio et la télévision publiques, par respect des règles d’équité, ont dû comme d’habitude donner la parole aux deux camps. Cela a conduit à banaliser le discours extrémiste, à faire paraître acceptables des positions dont l’origine est la haine de l’autre. Qui a réalisé que les premiers avocats de l’interdiction des minarets sont les mêmes qui, en d’autre circonstances, épousent les thèses révisionnistes sur l’Holocauste ? Cette votation honteuse leur a offert l’occasion en or de se refaire une virginité politique et populaire.

Malgré la meilleure volonté du monde et tout le bon sens dont elle est capable, la classe politique n’a pas réussi à montrer à quel point ce projet de loi était vicieux et inutile. Pour le contrer, elle a parlé de possibles rétorsions du monde musulman, de marchés et de contrats que nous risquions de perdre dans les pays producteurs de pétrole, du risque d’attentats contre la Suisse et de l’influence de ce vote sur le destin des deux otages suisses retenus depuis 500 jours en Libye.

Mais ces arguments n’ont fait qu’amplifier la peur de l’autre et l’idée que nous sommes, pour de bon, engagés dans une guerre de civilisation, une guerre – imaginaire ! – dans laquelle nous ne pouvions pas rester passifs et où il ne fallait pas laisser l’adversaire avancer ses pions sur notre propre territoire – des pions en forme de minarets.

Le discours qu’il fallait opposer aux extrémistes était l’apologie d’un monde multiculturel, seul susceptible de garantir la paix, la prospérité et l’avenir de nos sociétés. Les exemples historiques sont légion : l’empereur perse Cyrus doit une partie de la prospérité de son règne au fait d’avoir libéré, puis hébergé, les Juifs de Babylone. L’empire ottoman a construit sa grandeur sur la participation active en son sein des minorités arméniennes, grecques, juives et italiennes. Il a décliné le jour où il a commencé à les persécuter avant de s’effondrer en plein délire nationaliste.

Mais comment raconter cela aujourd’hui sans paraître angélique ? Comment donner des leçons d’histoire en deux minutes à la radio quand les autres pratiquent à leur avantage l’amalgame des minarets, de la burqa et d’al-Qaïda ?

Et voilà comment nous autres Suisses, pas mauvais bougres pour autant, nous nous sommes abaissés par un mécanisme pourtant démocratique à ressembler à des pays que nous critiquons habituellement pour leur intolérance religieuse, comme l’Arabie Saoudite. Et cela alors que nous dévorons des kebabs turcs, que nous ondulons sur des remix de Aicha en boîte de nuit et que nous planifions nos prochaines vacances au Maroc. Il faudra beaucoup de subtilité et des dizaines de thèses de sociologie ou de science politique pour décortiquer ces paradoxes, une subtilité incompatible avec le « oui » ou le « non » qu’il fallait glisser dimanche dans l’urne, pour une votation qui n’aurait jamais dû avoir lieu.

Je redoute déjà la prochaine étape : les vainqueurs de dimanche pourraient proposer une loi pour interdire la burqa ou les carrés musulmans dans les cimetières. Et j’espère que si cela se produit, le parlement suisse usera enfin de son droit constitutionnel pour invalider ces projets avant qu’ils ne soient présentés en votation populaire.

Serge Michel

Ce texte a été écrit pour le site www.commongroundnews.org

Illustration (Jean Renggli, 1891) : le serment du Grütli, en 1291, mythe fondateur de la Confédération helvétique.

Serge Michel –

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