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Les voies de la libération d’Ingrid Betancourt, comme celles du Seigneur, sont impénétrables. Elles semblaient pourtant très claires, et très pures, avant qu’une dépêche en provenance de la Radio suisse romande ne nous ramène sur terre : si Ingrid Betancourt est bien libre, pour le reste, il faudrait oublier la version héroïque du ministère colombien de la défense. En fait, la libération de l’icône aurait été purement et simplement achetée à coups de millions. Qui croire ? A quelle version se fier ? C’est le débat qui assaille aujourd’hui toutes les rédactions du monde et tous les forums de discussion.

Pour y voir plus clair, rien de tel que l’essai d’un des critiques français les plus pointus en matière de communication politique, Christian Salmon. Dans son best-seller, « Storytelling » *, il décrit ces machines « à fabriquer des histoires et à formater les esprits » que montent gouvernants ou grandes firmes pour asseoir leur thèse et leur vérité dans l’opinion publique. Les circonstances du retour à la liberté de l’otage franco-colombienne sont à cette aune un cas d’école. Peu importe le vrai ou le faux, la réalité ou la fiction, ce qui compte, c’est la manière d’emballer les faits. Au bénéfice d’un pouvoir ou d’une cause ou d’une future campagne électorale.

De l’affaire Betancourt, au fond, on ne sait rien sinon qu’Ingrid est libre. Pour le reste, vous avez le choix. Vous croyez à la version « Uribe à Hollywood », tapez 1, à la version « C’est du cinéma, ils ont arrosé les FARC », tapez 2, et ainsi de suite. Voyage guidé dans la jungle du storytelling à la sauce américano-franco-helvetico-israélo-colombienne.

L’immaculée libération. C’est la thèse des hélicoptères blancs descendus du ciel, délivrant l’otage et quatorze de ses compagnons sans coup férir, au terme d’une opération d’infiltration digne d’une BD évangélique. C’est la version « colombe de la paix » défendue par le président Alvaro Uribe (photo) et son possible successeur, le ministre de la Défense Juan-Manuel Santos. La force a parlé, mais le sang n’a pas coulé, signe de maturité et de pureté démocratique. Les FARC et leur allié, le président vénézuélien Hugo Chavez, sont renvoyés dans leurs ténèbres.

La Suisse, par qui le scandale arrive. L’antithèse absolue vient des studios de la Radio suisse romande à Lausanne : une source « fiable » et « éprouvée » parle de mise en scène et de transaction financière. Le président colombien, sans doute avec l’aide des Etats-Unis, a acheté 20 millions de dollars la liberté d’Ingrid Betancourt et de trois soldats américains, les quatorze autres personnes libérées faisant écran de fumée… Que cette hypothèse (cette « story »), véritable machine de guerre anticolombienne, émane de Suisse n’étonne pas: ce pays ne misait-il pas sur une négociation vertueuse avec les FARC? La gauche helvétique est restée tiers-mondiste et les affaires étrangères sont un peu son domaine réservé. La cheffe de la diplomatie Micheline Calmy-Rey (PS) et Jean-Pierre Gonthard, le négociateur suisse, directeur adjoint de l’Institut universitaire d’études du développement, même combat. Pour rappel, bien des Suisses ont aidé le FLN durant la guerre d’Algérie, sympathisé avec les sandinistes nicaraguayens, se sont opposés à la manière forte du président Uribe…

John McCain: « Il faut sauver le soldat Betancourt ! » La veille de la libération des 15 otages, le candidat républicain à la Maison-Blanche se trouvait à Carthagène (Colombie) pour y rencontrer Alvaro Uribe et son ministre de la Défense. John McCain, informé de l’opération à venir, a dit alors espérer en une libération prochaine des prisonniers des FARC. Ce qui arriva le lendemain pour une petite partie d’entre eux, avec surtout les trois soldats américains dans le lot. C’était là l’essentiel. Le candidat républicain, héros de la guerre du Vietnam, qui y fut retenu prisonnier et torturé, n’aura pas besoin de se prévaloir de son rôle éventuel dans la libération des 15 otages face aux électeurs américains. Sa biographie parle pour lui. McCain-Betancourt: même destinée.

Nicolas Sarkozy, l’oiseau sur la branche. De son arbre élyséen, Nicolas Sarkozy, qui privilégiait la solution négociée avec les FARC, a assisté en spectateur au combat. La version des 20 millions de dollars donne aujourd’hui un alibi à sa passivité forcée, et sa proposition d’offrir l’asile aux combattants des FARC en France en échange d’un dépôt des armes, retrouve un intérêt. Mais à peine a-t-il recueilli dans son nid Ingrid Betancourt qu’il s’envole déjà vers d’autres cieux, désireux de s’impliquer dans la libération du soldat franco-israélien Gilad Chalit, prisonnier du Hamas dans la bande de Gaza. Le Prix Nobel de la paix, un jour ?

Tsahal était dans le coup. Tant qu’à faire, démasquons-nous. C’est ce que font les services israéliens, réputés pour leur efficacité et habitués des théâtres d’opérations sud-américains, qui laissent entendre que deux anciens généraux de Tsahal ont participé aux préparatifs de la libération des otages. L’implication des services américains dans la planification de l’opération de sauvetage est, elle, avérée. On se situe alors dans la grande mobilisation contre l’« Axe du Mal », à l’oeuvre depuis le 11 septembre 2001. Un combat planétaire.

Antoine Menusier

Cet article a été publié aujourd’hui dans l’hebdomadaire suisse Le Matin Dimanche.

*Christian Salmon, « Storytelling – La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits », Ed. La Découverte.

Antoine Menusier –

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