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Après une énième journée de travail, Daniel franchit la porte de l’établissement Les Nouveaux Robinson, à Montreuil, pour faire ses courses. Mais avant de se retrouver en file d’attente dans l’une des caisses, ce prof de lycée montreuillois s’approche d’abord des petits comptoirs situés près de la sortie du magasin. C’est là, en effet, qu’il vient échanger une à deux fois par semaine ses euros… en pêches.

A Paris et dans certaines villes d’Île-de-France, il est possible d’utiliser une autre monnaie que l’euro pour régler ses achats quotidiens. Ses abonnés la qualifient de monnaie locale complémentaire. Destinées à favoriser l’économie locale, elle est utilisée principalement par les commerces et services de proximité.

Car ici, Daniel et les autres ne paient pas en euros. La pêche, c’est le nom de cette monnaie locale complémentaire lancée à Montreuil il y a cinq ans. Mais aujourd’hui, le prof n’a pas de chance : il n’y a plus de pêches dans les caisses.  « C’est la première fois que ça arrive. D’habitude, il y a du monde qui vient échanger ses billets », avance Annie, qui tient le comptoir. « Rupture de stock ! La pêche a trop de succès », sourit Daniel, muni d’un sac de randonneur noir pour transporter ses courses. Posant les aliments sur le tapis, il finit par payer en carte bleue un montant de 81,37 euros.

Faute de pêches suffisantes, Daniel utilisera sa carte bleue pour ses régler ses achats / Crédit : Fleury Vuadiambo-BB

Pour Daniel, utiliser la pêche c’est avant tout pour « faire vivre cette monnaie locale. Faire en sorte que l’argent ne se retourne pas dans le système des grandes banques qui spéculent. » Ainsi, se balader avec les petits billets en pêche est devenu courant, que ce soit pour acheter du pain dans une boulangerie ou pour profiter des services culturels à la FabU, située place Jean-Jaurès. Précision pratique : 1 pêche égale 1 euro. Et, puisqu’il n’y a pas de centimes de pêche, il est possible de régler ses achats de façon mixte. Autrement dit, payer son pain au chocolat avec 1 pêche et 20 centimes d’euros.

La circulation de la monnaie locale s’inscrit dans un but non lucratif. « Il n’y a pas de bénéfices pour ça, explique Daniel. Utiliser la pêche, c’est même un état d’esprit ». Une conviction qui l’a incité à prendre sa carte d’adhérent auprès de l’association éponyme. Une démarche obligatoire si l’on veut se fournir en pêche dans n’importe quel commerce ou magasin alimentaire labellisé disposant d’un comptoir d’échange.

Payer en pêches, « un acte citoyen »

Annie travaille dans le magasin depuis onze ans. Chaque vendredi soir, de 18h30 à 19h30, elle tient le comptoir d’échange. Bénévole, la Montreuilloise utilise elle-même la monnaie depuis quatre ans. En bonne sympathisante anti-capitaliste, elle inscrit ce geste « dans un acte citoyen contre la spéculation des banques ». Au rang des intérêts de la pêche, ses utilisateurs s’attachent aussi à valoriser les circuits courts et les produits écologiques.

A l’instar des Nouveaux Robinson, plusieurs commerces ont le petit logo « La Pêche » sur leurs vitrines ; à Montreuil mais pas seulement, puisque dix autres communes franciliennes (Saint-Denis, Bagnolet, Alfortville, Saint-Maur…) et huit arrondissements parisiens, principalement à l’est, voient circuler les petits billets montreuillois. Au lancement de la pêche, une quinzaine de commerces l’acceptaient. Aujourd’hui, ils sont une centaine dans la région qui tentent de faire de la pêche une monnaie francilienne, avec ses billets de 1, 2, 5, 10, 20 et 50 qui ressemblent à ceux du Monopoly.

Chaque vendredi, Annie tient le comptoir d’échange à la disposition des utilisateurs de la monnaie locale. / Crédit : Fleury Vuadiambo-BB

Nous voulons créer une chaleur entre les gens

Tout le monde peut l’utiliser : habitants, associations, entreprises mais aussi mairies et établissements publics. Pour s’en procurer, il suffit simplement de se rendre sur le site de l’une des deux associations responsables (Une monnaie pour Paris intra-muros, La Pêche, monnaie locale dans le 93 et le 94) pour en devenir adhérent. « 37892 pêches sont actuellement en circulation, une cinquantaine d’associations ont adhéré et nous avons 1408 personnes qui utilisent la monnaie », avance Lucas Rochette-Berlon, co-fondateur de Une monnaie pour Paris : la Pêche.

De quoi envisager avec espoir l’avenir du fameux billet francilien, qui a récemment fêté ses cinq années d’existence. « Nous voulons créer localement une dynamique, une chaleur entre les gens, dans un monde où la glaciation écologique qui nous attend rejoint la glaciation émotionnelle », résumait récemment dans Le Parisien sa co-présidente Brigitte Abel. Autrement dit, révolutionner la manière de consommer, combattre le grand capital et défendre le commerce de proximité. Et pour ça, Daniel, Annie et les autres comptent bien garder la pêche.

Fleury VUADIAMBO

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