La controverse du jour a été fraîchement prononcée ce matin par le Secrétaire d’État chargé des Transports, Alain Vidalies, lors d’une interview donnée par le journaliste Jean-Pierre Elkabbach sur Europe 1. «Vous savez, à chaque fois que l’on parle de fouille aléatoire, quelqu’un dit : « Oui, mais vous savez, ça risque d’être discriminatoire. » Eh bien écoutez, moi, je préfère qu’on discrimine, effectivement, pour être efficace, plutôt que de rester spectateur. »
En se levant pour ce face à face matinal, Alain Vidalies se doutait bien qu’il risquait de servir de plat de résistance. Mais il y est allé, car c’est l’exercice, c’est le jeu. À 8h19 donc, commence la très attendue interview politique de la matinale ; Thomas Sotto donne le top : « Messieurs c’est à vous ». En clair, le match peut commencer.
Le journaliste, s’il ouvre l’interview en grand gentleman remerciant le Secrétaire d’État d’être là, va parvenir en moins de dix minutes à mettre le feu aux poudres.
L’interview voulait en ce jour de grand retour évoquer les renforcements « concrets » mis en place afin d’assurer la sécurité des Français, notamment dans les gares ; et il y en a. Elle se sera finalement métamorphosée en éloge de la discrimination. En effet, à un peu plus d’une minute de jeu, alors qu’Alain Vidalies présente le renforcement de ce qui est appelé le « contrôle aléatoire » des bagages, Jean-Pierre Elkabbach tacle, trouvant bon de faire rebondir « aléatoire » sur « discriminatoire ». Le parallèle est simple, accrocheur, rime ! L’invité est parfaitement déstabilisé, si bien qu’il trébuche. À 8h21, la polémique du jour était toute trouvée.
En effet, une heure à peine après la sortie certes extrêmement maladroite du secrétaire d’État, les gros titres affluaient déjà, le citant : « Alain Vidalies “préfère qu’on discrimine pour être efficace”». Cette maladresse, cet abus de langage et la surexcitation qu’il entraîna en disent long sur le système de notre presse aujourd’hui, et ses conséquences sur la politique.
Sombrer dans la défiance
En moins de deux minutes Alain Vidalies n’avait plus aucune chance de s’en sortir, la fin de l’interview était déjà écrite. Un Secrétaire d’État historiquement à gauche, dans un gouvernement qui se présente comme de gauche, légitimant et encourageant les pratiques discriminatoires pour assurer une dite sécurité… Comment croire encore en la gauche, en la politique ? Mais aussi, comment faire encore de la politique si certains journalistes, (comme jean-Pierre Elkabbach dont les méthodes ont amené certains politiques à refuser d’être interviewés par ce dernier) passent chaque parole au peigne fin, à la recherche de la perle qui nourrira la sphère pour la journée.
Ces manigances altèrent la confiance, altèrent le débat public puisque plus rien n’ose être dit. Le politique, sur lequel plane la menace d’une polémique à chaque mot prononcé, est vite poussé à l’inaction. Ce contre quoi le Secrétaire d’État tente de résister ; puis qu’il ne veut pas “rester spectateur”.
Alain Vidalies a une formation en droit, et est membre du parti socialiste depuis 1993 ; année pourtant, où le PS perd la moitié de son électorat aux législatives. Ces élections donnèrent lieu à la deuxième période de cohabitation et sonnent le début du déficit de confiance dont souffre le PS. Déjà, il semble qu’on n’est plus sûr de rien.
Toute la journée, le compte Twitter du secrétaire d’État chargé des transports aura tenté de le rattraper, de le justifier. De démontrer que cette phrase, qui a fait le tour du web, cachait bien d’autres nuances que les journalistes n’ont pas mises en gras. Parmi ces nuances : le fait que ce “contrôle aléatoire” soit effectué par des professionnels qui « exercent leur mission avec éthique et grand sens des responsabilités ». Pour Alain Vidalies, le mot “aléatoire” ne rime pas si simplement avec “discriminatoire”, avec racisme, avec abus. Il dépend avant tout de la formation du personnel qui en est en charge : ainsi, il tweetait ce midi : « La réponse est notamment dans la formation des personnels, des professionnels qui travaillent à la sécurité dans les transports.»
Ce soir, certains médias nuançaient déjà leurs propos et revenaient sur leurs positions. Bien sûr, il faut attendre de voir comment ses mesures de contrôles seront concrètement, et réellement appliquées. Mais il convient, avant de crier “au loup”, de prendre le temps, et de ne pas nourrir grossièrement la sphère médiatique par des stratégies qui invitent à sombrer dans la défiance. Le mot “aléatoire” exprime exactement l’opposé de ce que Jean-Pierre Elkabbach a voulu faire dire au secrétaire d’État, puis qu’il désigne le hasard. Quitte à être précis avec les mots, soyons-le vraiment.
Alice Babin
« Aléatoire », un malheureux hasard ?
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