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« Hey Madame Nadia, theck en wifi, ça sors ou pas ? » (Bonjour Nadia, ça va bien ?). Jo Lalobance, alias Tibault Baka, m’accueille au collège Léon Blum, où il a passé sa jeunesse. La cours est déserte, il est 10h15. La sonnerie me perce les tympans, les portes à battant s’ouvrent et la jeunesse de Villiers-Le-Bel déboule. A tour de rôle, les petits et petites serrent la main de l’an-ienc du tier-quar. « Hep l’équipe de Kenny là », lance-t-il à un groupe d’une dizaine de jeunes rassemblés au centre de la cours. « Je veux vous présenter quelqu’un ». On entre dans le cercle, les jeunes nous entourent.

« Bon, voilà, c’est une keuf, elle s’appelle Nadia , elle a des questions à vous poser ». Silence radio, ça regarde ces baskets. Ils sont tendus sur cette question, notamment depuis qu’une keuf en uniforme squatte officiellement un bureau au collège. Je coupe le silence : « T’as cassé l’ambiance, oh ! ». « Non, faites pas cette tête, en fait elle est journaliste et elle fait un petit reportage sur la langue de Villiers. » Les visages se détendent, les jeunes sourient et relèvent la tête. 

« Expliquez-lui c’est quoi le kiub » (c’est quoi le délire). Jordan, 15 ans, se lance. « Bah voilà, on parle la langue de Villiers parce que les grands le faisaient alors on fait la même. » Je le provoque un peu : « Si les grands s’étaient jetés par la fenêtre tu aurais fait pareil ? T’es un mouton ! »  « Non ! » me dit-il d’un air assuré. « On reprend que le bon. Et puis on y a ajouté nos mots à nous, ceux de notre génération, moi je suis un créateur oh ! », dit-il fièrement. « Je ‘présume’, par exemple, c’est moche, alors que ‘ je casse du français lourd ! ’ ça a de la classe ! On parle notre langage dans plein d’endroits, ça prouve bien que ça déchire !! » [je casse du français : j’assène une vérité]. La petite foule l’acclame ! « Ouais c’est clair ! T’as cassé ton français lourd mon frère ! »

Une bagarre éclate à l’autre bout de la cours, une partie du groupe se détache, poussée par la curiosité, mais le noyau dur reste. Ils parle d’eux, et ne lâchent pas. « Mais comment tu fais quand tu sors de la ville ?» « C’est clair que quand je vais à Paris personne me comprend » explique Kenny, 14 ans. « Mais voilà, quand je parle ils me disent ‘quoi ?’ et je répète avec des mots qu’ils comprennent. Mais c’est vrai qu’en premier je parle la langue d’ici. Je ne sais pas ça vient tout seul. »

« Bah, s’ils ne parlent pas ma langue tant pis pour eux, lance Jordan, nous on représente Vyler (Villiers prononcé à l’américaine, pour plus de style) ». « Mais, moi je te comprends bien », lui dis-je. « Oui, mais par respect, je vous parle normalement », explique Jordan, qui a l’air de prendre la parole au nom du groupe. « J’ai entendu dire qu’entre cités vous ne parliez pas non plus le même langage ». « Ouais, enchaîne Kenny, ce sont les gars des Carreaux qui parlent pas comme nous. C’est la guerre entre nous, alors s’ils parlent notre langage, les grands vont les savater en leur disant ‘pourquoi vous parlez comme les gars du Puits’ ?  » La cité des Carreaux étant excentrée par rapport aux autres quartiers de « Vyler », le langage c’est un peu comme pisser aux quatre coins de la pièce : ça marque un territoire.

« A part ça vous savez d’où viennent les mots que vous utilisez, comme pepel’s (tiré du lingala, pepelé qui veut dire tranquille), ou kiub (sorti du collectif de rappeur américain : QB, QueensBridge, arrangé à la sauce française) ? ». « Franchement non », avoue Jordan. « C’est les anciens qui ont crée ça, nous on ne sait pas. » « C’est pour ça qu’on veut faire un dictionnaire du langage de Villiers », explique Jo lalobance. « Pour recadrer un peu tout ça et valoriser ce langage. » « Vous aimeriez que les profs du collège se mettent à parler le langage de Villiers ? » « Non, ça me chargerait grave » (ça me saoulerait) répond direct Jordan. « Ce langage, il est à nous ! »

Et si on montait voir un peu ce qu’il se dit en salle des profs…

Nadia Sweeny

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