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Haïat Menkoucha possédait un hôtel en Lozère qu’elle voulait vendre. Elle et son associé avaient essayé de réinventer l’eau chaude pour la céder au meilleur prix. Pourquoi mettre une annonce dans les journaux comme tout le monde, quand on peut organiser une loterie ? L’idée est super. Les gens seront forcément intéressés par la perspective d’acquérir un hôtel pour une bouchée de pain. Et les participants seront sans doute tellement nombreux que les vendeurs tireront un maximum de bénéfices de la vente des tickets de participation.

Oui, ça se passe comme ça, la vie, dans le monde merveilleux des Schtroumpfs. Mais dans le monde où j’ai vu le jour, la France, il y a des lois. Une en particulier, celle du 21 mai 1836. Elle dit que le bifteck de la loterie n’est réservé qu’à une seule personne, Louis XIV.Ou ce qu’il en reste : l’Etat. La Française des jeux est une femme très jalouse de son monopole : « Touche pas au grisbi », signifie-t-elle aux hôteliers qui se voient interdire leur loterie. Haïat ne comprend pas : « Comment-ça ? Le hasard appartient à l’Etat ? », s’est-t-elle demandée. Elle prend un code civil et se renseigne. La loi du 21 mai 1936 dit que toute loterie est prohibée si ces quatre conditions sont réunies : l’espérance d’un gain, sa publicité, un tirage par la voie du sort, et une participation onéreuse.

Déçue de ne pas avoir pu vendre son hôtel comme elle le souhaitait, elle a senti que dans la loi, une faille lui permettrait de feinter la matrice. Elle décortique donc les quatre points essentiels du texte. L’espérance d’un gain, elle ne pourra pas s’en passer. Sauf peut-être dans les lotos communistes, impossible de faire sans. Informer le public ? C’est obligé aussi. Elle ne va pas vendre son hôtel en le tirant à la courte paille avec ses voisins. La participation onéreuse ? Idem, on est là pour gagner des sous-sous. Reste le tirage par voie du sort…

Et la faille est trouvée : Haïat va tout faire comme une loterie, le hasard en moins. Elle et son associé trouvent que l’idée qu’ils viennent d’avoir est tellement bonne qu’ils en oublient leur hôtel. Ils décident à la place de créer une « loterie » sur l’internet où les participants devront deviner le résultat du cours de l’indice boursier, à la clôture du CAC 40. C’est comme Le Juste Prix, le participant qui se rapproche le plus gagne le gros lot. « Vous touchez à l’Etat ? Cassez-vous de là ! » leur diront plusieurs avocats à l’énoncé de leur projet. Mais un cabinet se plonge finalement dans l’étude de la loi du 21 mai 1836, et leur assure que leur idée tient la route. Pour la protéger, ils déposent un brevet aux Etats-Unis, puisqu’une idée commerciale n’est pas « cuirassable » en France.

Pendant plusieurs années leur projet avance doucement. De temps en temps la Française des Jeux les intimide, mais ne trouve finalement rien à redire juridiquement à leur dessein. Comme il est question de la bourse, les créateurs de la « loterie » qu’ils baptiseront Wallfo.fr, demandent à l’Autorité des marchés financiers son accord. L’AMF mettra 14 mois pour leur dire oui. Tout est maintenant bétonné juridiquement. L’équipe de Wallfo.fr intègre un incubateur, chargé de favoriser la recherche et la création d’entreprise. L’Etat qui les voyait avec méfiance par l’œil de la Française des Jeux leur donne maintenant un petit budget.

Wallfo est enfin ouvert. Parmi les nombreux lots qu’il y a eu à gagner un bateau d’une valeur de 140 000 euros. « Il y avait une chance sur 2 000 de le gagner, le billet coûtait 100 euros ». Si le nombre de billets vendus n’est pas assez important, « 67% de ce qu’on a touché est reversé au gagnant. Le principe c’est de mutualiser. Plusieurs personnes mettent de l’argent dans un pot commun pour qu’un seul gagne. Il y a toujours un gagnant », précise Haïat.

Il aura fallu huit ans à Haïat Menkoucha pour créer sa PME basée sur le pari et mettant en jeu le CAC 40. Si c’était à refaire, elle n’est pas sûre de signer de nouveau : « A partir du moment où tu touches à l’Etat tout est compliqué ». Est-ce que le site a un avenir, face aux dizaines de jeux en ligne et autre poker sur Internet ? « Ce que l’ont fait est différent. Le nombre de participants est réduit pour que les chances de gagner soient importantes », dit Haïat.

Basé sur le CAC 40, ce n’est pas un peu injuste si c’est un financier, qui dort, mange et chie Dow Jones qui gagne le bateau ? « Il suffit qu’il pleuve là où il aurait dû faire beau pour que les prévisions sur le CAC 40 changent. Ce n’est pas du hasard mais ce n’est pas une science exacte non plus ».

Au passage, jouer avec le CAC 40, les chevaux ou les cartes comporte certains risques d’endettement, de dépendance, et d’isolement. Je dis ça, je dis rien…

Idir Hocini

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