Le bus 154, c’est un miroir de la Seine-Saint-Denis qui parle bien plus que les statistiques. Il traverse deux communes du département, Saint-Denis et Épinay-Sur-Seine ; avant de franchir la « limite des départements » et souffler à Enghien-Les-Beach, son lac, son casino… Huit mois après l’arrivée du tramway T8 et le nouveau bus de remplacement (le 254), il ne me reste plus que des souvenirs de ce bus d’enfer.
Dans le 154, c’est tous les jours la fête des mères. Les bastons de poussettes et de chariots coïncident avec les jours de marché à Saint-Denis, ouvert toute l’année le mardi, vendredi et dimanche. « Faites de la place, vous n’avez pas de respect pour les mamans. Vous avez été des enfants vous aussi » tonne une dame. Elle allume les premières braises d’un débat incandescent sur les crèches, le manque de structure pour accueillir les enfants. Le bus se vide alors à l’arrêt marché de Saint-Denis pour mieux se remplir à nouveau. Un répit de courte durée.
À la sortie du bus, épi jaune en guise de calibre, une daronne braque les usagers avec sa proposition de vente unique : « Maïs chaud ! Chaud maïs ! Maïs Chaud ! Chaud maïs ! ». Bienvenu au marché de Saint-Denis et son « Bled-hard concept ». Les gargotes et les stands improvisés pullulent. Les madres, yemas, mamas se ruent sur les bonnes affaires. Les travailleurs précaires, étudiants en galère et autres zonards leur emboîtent le pas. Je me souviens de cette phrase d’un marchand désabusé face à multirécidiviste qui règle la note de ses fruits et légumes façon opération pièces rouges quand le marché bat son plein. « Mon Dieu ! Ici, les clients ils négocient même les centimes. J’ai juré ! Je vais repartir en slip un jour ! ».
Même les commerces aux alentours s’alignent sur les prix du chémar. Tout le monde squatte O’ Halles pour pouvoir acheter des produits alimentaires de marque à moitié prix. Avec l’énergie du désespoir, on se rue tous sur des produits avec parfois pour mot d’ordre « cinq jours chrono » pour être consommés. « Chez moi on est beaucoup. Ça n’a pas le temps de périmer » confie une dame aux hanches élargies. L’art de la gestion de la misère pousse à être un consommateur bohème à la petite semaine.
La messe et les cours magistraux s’improvisent
Dimanche, de retour du marché les sacs et les chariots remplis à ras bord, se mêlent à une marée humaine de chrétiens enchantés et enchanteurs vêtus de costard trois-pièces à faire pâlir d’envie le plus grand des sapeurs. Les daronnes exposent le concept du « boubou pour tous » signé Jean Paul Koumaré couture wax et bazin riche. Tandis que d’autres tantines arborent des robes Tati un tantinet ostentatoires qui peinent à contenir leurs formes débordantes qui cherchent la brèche. La messe s’improvise dans l’espace public restreint du 1.5.4. Les signes de croix se multiplient devant le regard indifférent des clients du marché. « Jésus de Nazareth est amour ! », clame un pasteur vêtu d’un ensemble qui vaut cinq reins sur le marché des organes. Une dame en transe poursuit : « j’ai rencontré Dieu… » et une de ses maisons se situerait à quatre arrêts du marché. Blindé, le vaisseau peine à tracer sa route et à fendre l’asphalte en deux jusqu’à ce que le raz de marée Christique descende à l’arrêt « La Briche », pour rejoindre, sur la rue éponyme, « l’Église Pentecôtiste de France ».
En heure de pointe, on s’agglutine les uns sur les autres. Une conversation de collégiennes montées aux Béatus interpelle. Une lumière, jeans retroussés et Air Force one blanches montantes aux pieds, fait prendre le jet présidentiel du droit à ses camarades qui boivent le nectar de sa leçon magistrale dans un amphi roulant en tapage diurne. « Le mandat de dépôt ? C’est quand un mec est en prison alors qu’il n’a pas été jugé ». « Haan ! ça ne se fait pas ! Ça veut dire qu’il connait pas sa peine ?! C’est du vol… » lance une camarade. La future candidate au barreau, pensais-je, la rassure « Mais non ! Ils utilisent ça des fois quand t’as des complices qui sont recherchés. Mais après t’as ton vrai jugement. Et le temps que t’as déjà fait… bah… on te l’enlève de la peine que tu vas faire ». « Ah okay ! Mais imagine… tu restes 1 an et qu’au jugement on te condamne à 5 mois de prison… T’as trop le seum !». Dans cette promiscuité frémissante, les gamines rient à gorge déployée, sous les regards médusés des adultes.
Avant de descendre au Cygne d’Enghien le thème des conseils de classe est abordé. L’« experte » de droit hoche la tête : « J’ai des sales notes. Je flippe d’avoir un avertissement. Mes darons vont me crever. Ils veulent que j’aille en générale… ».
Balla Fofana
Dans le 154, c’était tous les jours la fête des mères
Articles liés
-
Instagram, le psy de 2019
Sur Instagram, les comptes de motivation pullulent. Chaque jour, ils postent des citations et des rappels sur l'estime de soi, la rupture amoureuse ou la confiance qu'on donne à ses proches. Une manie qui a le don d'agacer Félix.
-
Assa Traoré mise en examen : le monde à l’envers
Attaquée en diffamation par les gendarmes impliqués dans la mort de son frère, Assa Traoré, la soeur d'Adama Traoré, a été convoquée et entendue par les autorités ce mardi. Elle va être mise en examen, lui ont notifié les agents de police judiciaire qui l'auditionnaient. Après les arrestations et incarcérations des frères, voilà la grande soeur d'Adama Traoré dans le collimateur de la justice.
-
Réfugiés et diplômés : à Saint-Denis, les étudiants étrangers à l’honneur
Une trentaine d'étudiants étrangers sur l'estrade, fiers et ravis de recevoir le diplôme d'une université français. Ce vendredi 27 septembre, les diplômés du cursus de FLE (français langue étrangère) étaient mis à l'honneur à l’université Paris-8 de Saint-Denis, dans le cadre du Grand 8, l'événement de rentrée de l'établissement.
