photo de l'équipe du Bondy Blog

Ensemble, faisons résonner la voix des quartiers populaires.

Le Bondy Blog a besoin de vous. Soutenez le média libre qui raconte des histoires qu'on n'entend pas ailleurs.

Je fais un don

Le racisme, dans ma génération, on n’en parle que très peu. C’est quelque chose qui vient de très loin, qui serait uniquement le fait de certains Blancs. Or, une forme de racisme provient de nous-mêmes. Nous qui sommes tous français ou presque et qui, pourtant, nous décrivons en tant que Noirs, Arabes ou Asiatiques. Nous et nos expressions qui nous stigmatisent. Nous et nos a priori qui nous rabaissent. Nous et nos idées parfois arrêtées, qui nous empêchent de nous considérer en tant qu’égaux.

Dans le collège où je me trouvais, à Noisy-le-Grand (93), sont apparues deux expressions tout droit venues de la cité du Pavé Neuf : « FDV », « FFF », non pas Fédération des valeurs, ni Fédération française de football mais, respectivement, Fatou Du Village et Fédération Fatous Fâchées. Fatou étant le diminutif du prénom Fatoumata, une variante africanisée du prénom Fatima. Dans mon collège du centre-ville, les filles dites noires étaient rares, hormis les Antillaises, qui étrangement n’étaient pas considérées comme « noires ». Donc peu de filles essuyaient ce genre de réflexions.

Mais dans le collège du Pavé Neuf, toutes les Franco-Maliennes et Franco-Sénégalaises y passaient. Ces expressions avaient droit à des définitions. « Une Fatou, c’est une meuf qui met des faux cheveux ; quand elle parle, elle aboie. Elle ne sait pas se faire discrète. Elle est tout le temps dans les embrouilles, se tape et se bagarre comme un bonhomme », dixit un « camarade » de classe, fils d’un père ivoirien et d’une mère bretonne et algérienne. Les copains de cet élève s’étaient mis au diapason de ses propos et tous était noirs, et eux-mêmes avaient des sœurs, des cousines et des tantes noires. A cette époque-là, sortait un rap de Kizito, « Ghetto girl », satire des jeunes filles noires, faisant appel à ces dernières pour les mettre en scène dans un clip.

Ces filles-là qu’on qualifiait de « Fatous flinguées » et qui traînaient à vingt en bande, comme prêtes à taper la première fille qui les dévisagerait, sont aujourd’hui restées les mêmes pour certaines, on les appelle les « niafs », les « niafous » ou les « rahmata », des expressions tout aussi péjoratives que FDV ou FFF. C’est devenu pire en quelque sorte, depuis l’apparition des tissages et perruques, et depuis l’avènement des produits de beauté pour peaux noires et métissés. Le dénigrement est même poussé à son paroxysme lorsque l’utilisation de termes en langues étrangères se généralise dans le discours de tous les jeunes et prend petit à petit une connotation négative, voire raciste.

Prenons le mot « k’hel », arabe, qui veut dire « noir(e) », « kehla » au féminin. Il semble dit du coin de la bouche avec un mépris si perceptible qu’il en honnit les personnes concernées et les laisse sans réponse. J’illustre : « Putain, les k’hels ils flairent mon frère ! (entendez : ils puent). Quand tu vois les k’hels, les meufs comme les bougs, hein, c’est pas possible, y’en  a pas un qui est propre mon gars ! L’autre, là, la Fatou, un jour elle a pas de cheveux mon gars, le lendemain c’est Beyonce. » Ou encore : « Les k’hels ils changent de cheveux toutes les vacances, bah ouais ! Ça met du time à changer toute la couleur, enlever le plastique, etcs ! Ah ouais, après les vacances, c’est la transformation frère ! » Ce qui provoque généralement l’hilarité et même celle des personnes visées, dont le rire forcé cache peut-être la faiblesse de ne pouvoir répliquer.

Pour être toujours plus coquettes que la voisine, certaines font grand usage de ces artifices et accessoires, étalent leurs atours et sont sans cesse critiquées par les lycéens. Des garçons noirs et arabes les rejettent, usant parfois de termes à caractère raciste. Elles voulaient plaire mais le plus souvent déplaisent, et rares sont celles qui sont épargnées par les quolibets. Résultat : le phénomène « Beyonce Coulibaly » comme le chantait Mokobé est déprécié voire exécré. Bien plus que de simples moqueries, les propos dépréciatifs les concernant mettent au final tous les Noirs, hommes et femmes, dans le même panier. Comme si cette peau renfermait un univers et un mode de vie qu’il est bon de dénoncer. Est pris maintenant celui qui croyait prendre. Les garçons noirs en mal de reconnaissance qui taillaient leurs « sœurs », paient maintenant le poids d’insultes venues d’ailleurs. Mais cela ne les empêchent pas de persévérer : ainsi ce prof noir à l’accent africain légèrement prononcé qui se fait traiter de « Mamadou » dans les intercours par ses élèves noirs du lycée.

Que disent de tout cela des « non-Fatous » ? Sarah, franco-portugaise de 18 ans (beaucoup de collégiens et lycéens se définissent par leur « nationalité »), habite Corbeil-Essonnes (91) : « Les Fatous peuvent être sympas mais le problème est qu’elles font beaucoup de discrimination anti-blanches, elles restent trop entre elles et devraient s’ouvrir aux autres. C’est vrai qu’on entend beaucoup dire qu’elles se font remarquer sur leur façon de s’habiller et de parler. Mais moi aussi j’ai un style et une manière de rigoler qui peuvent être autant critiqués, pourtant je suis blanche. Chacun a sa personnalité. Mais je pense qu’elles ne se sentent pas à l’aise avec les Blancs. Peut-être ont-elles un complexe d’infériorité mais dans ce cas, à qui la faute ? A tous ceux qui ternissent l’image des gens de couleur en général. Perso, moi je kiffe les Noirs. Toutes les meufs kiffent les Noirs. »

La remarque de Sarah est révélatrice. Cette jeune fille a comme intériorisé cette vision qui place le Blanc continuellement en faute, suite à son passé colonial. On a d’un côté des jeunes Noires complexées en raison d’une féminité à ce point niée dans le processus de socialisation qu’elle en devient excentrique, et de l’autre un discours pareil à celui de Sarah (« à qui la faute ? ») qui « excuse » des comportements révélateurs d’un malaise.

Pour Mariame, une Franco-malienne de 16 ans, de Noisy-le-Grand (93), « une fatou c’est une fille qui crie dans les transports en commun, qui s’affiche, qui pue, qui est sale, qui garde  son tissage pendant quatre mois, qui fait du boucan toute la journée et quand elle se maquille on dirait qu’elle a mis un masque ! Entre autres, c’est une personne qui fait des trucs « chelous ». Pourtant moi aussi j’ai déjà été traitée de fatou, mais il y a « fatou » et « fatou ». La première c’est la petite moquerie parce que je suis noire, entre nous c’est devenu une habitude dans le langage des gens de généraliser. Et à mon avis, ça c’est à cause du film « Fatou la malienne » (sorti en 2001). Les gens se sont emparés de cette expression et voilà ! Ce qui me dégoute c’est que ce soient des Noirs qui ont commencé, maintenant tout le monde se permet de d’employer cette expression. Tu vas voir un Chinois dans la rue, il est capable de sortir ça, alors qu’à la base il ne se le permettrait pas. Maintenant les Arabes ont repris cette expression aussi. Aujourd’hui, l’image de la fille noire, elle est tuée. Même celles qui sont normales. Parce que t’as les Noires maliennes, sénégalaises, comoriennes, et puis les Noires camerounaises, zaïroises et ivoiriennes. Ce ne sont pas les mêmes ! Et c’est remarquable, ces dernières mettent du tchoko (crème éclaircissante, ndlr) ou encore des mèches rouges, bleus ou jaunes. » Mariame établit ici une différence entre les Noires musulmanes (maliennes, sénégalaises, comoriennes) et les Noires non-musulmanes (camerounaises, zaïroises et ivoiriennes).

A la question « Est-ce que tu penses que les fatous ont conscience de ce qu’elles représentent ? Et si elles en sont fières ? », Mariame répond : « Oui et non. Quand elles sont en groupe, elles se sentent fortes et normales donc elles en sont fières. Mais quand elles sont seules avec des gens différents d’elles, je pense qu’elles n’assument pas et essuient des remarques qui parfois doivent grave les blesser. »

Un dédoublement de la personnalité, en somme. Phénomène d’adolescents, peut-être, en recherche d’identité. Peut-être aussi qu’à force d’être montré du doigt, on choisit de se conformer à l’image que les autres attendent qu’on leur offre, au lieu d’être réellement soi-même. Combien de fois n’avons-nous pas été surpris lorsque celles qui tiennent une rhétorique acerbe en public se révèlent toutes douces en privé.

Silvia A

Paru le 21 avril

Articles liés

  • Instagram, le psy de 2019

    Sur Instagram, les comptes de motivation pullulent. Chaque jour, ils postent des citations et des rappels sur l'estime de soi, la rupture amoureuse ou la confiance qu'on donne à ses proches. Une manie qui a le don d'agacer Félix.

    Par Félix Mubenga
    Le 03/10/2019
  • Assa Traoré mise en examen : le monde à l’envers

    Attaquée en diffamation par les gendarmes impliqués dans la mort de son frère, Assa Traoré, la soeur d'Adama Traoré, a été convoquée et entendue par les autorités ce mardi. Elle va être mise en examen, lui ont notifié les agents de police judiciaire qui l'auditionnaient. Après les arrestations et incarcérations des frères, voilà la grande soeur d'Adama Traoré dans le collimateur de la justice.

    Par Sarah Belhadi
    Le 02/10/2019
  • Réfugiés et diplômés : à Saint-Denis, les étudiants étrangers à l’honneur

    Une trentaine d'étudiants étrangers sur l'estrade, fiers et ravis de recevoir le diplôme d'une université français. Ce vendredi 27 septembre, les diplômés du cursus de FLE (français langue étrangère) étaient mis à l'honneur à l’université Paris-8 de Saint-Denis, dans le cadre du Grand 8, l'événement de rentrée de l'établissement.

    Par Kab Niang
    Le 30/09/2019