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L’odeur du souffre. Le bruit des bottes qui frappent la terre. Ses yeux sont des billes qui balayent le paysage. Il rôde, épie. Hier soir, quand il a vaguement passé un gant de toilette sur son corps dégueulasse, il a senti une boursouflure sur son épaule gauche. Le poids du fusil automatique dont il ne se sépare plus. Il endure en silence. L’armée, c’était la bonne planque, se disait-il. Jamais il n’aurait imaginé ce soulèvement.

Le cri d’un coq dans la nuit, le soleil qui a soudain surgi. Boule jaune, lumineuse, vaporeuse. Dans les rues, il n’y a personne encore. Trop tôt pour le tumulte. Pas encore l’heure des vrombissements de moteurs et des klaxons venimeux. Ses pas battent le sol. Ses doigts s’excitent sur la gâchette de son arme. Lors des rondes nocturnes, il n’entendait rien, juste le silence. Il regardait la lune lumineuse qui remplaçait peu à peu les lueurs des lampadaires grabataires. Et il priait.

Toute la nuit, il enchaînait les prières, en pensant à l’autre salaud. Avant qu’il ne s’engage, l’autre était son ami. Ils étaient voisins. Leurs familles se connaissaient, s’invitaient parfois à prendre le thé. Mais ces derniers temps, il n’était plus le même. Il avait remarqué que l’autre prenait ses distances. Alors il l’a tranquillement laissé faire. Il a vite compris que l’ami avait « mal tourné ». Que l’ami était devenu un ennemi. Un gamin des rues – comme lui – mais qui avait grandi d’une manière différente, qui magnait les nouvelles technologies, qui s’intéressait à des figures « emblématiques » comme le répétait l’ami. « Castro, il a foutu la merde à Cuba, c’était la Révolution, mon pote. » Le mot ne lui plaisait pas. Révolution.

Il ne savait même pas ce que ça voulait dire, la révolution ! Pour lui, c’était des gens qui criaient et s’entretuaient pour trois fois rien. La nuit, pendant ses veillées, arme au point, il pensait à ce mot, profondément. Révolution. Il pensait à ce salaud, l’ami-ennemi, gamin diplômé, imberbe et fidèle au Lider Maximo. Si fidèle qu’avec un groupe d’amis, il était de ceux qui s’étaient soulevés en premier, qui avait fait humer le fumet sucré et enivrant de jasmin au monde entier. Le jasmin, une odeur de fillette dont s’entichaient les guérilleros. Et que respirait maintenant tout un peuple, un peuple martyr – du moins, c’est ce que pensait le révolté au fusil automatique.

Le coq n’a pas cessé de gueuler. Le soleil n’a pas cessé de grimper. Bientôt, le couvre-feu sera levé, jusqu’à la nuit d’après, comme dans une mauvaise routine. Bientôt, il y aura des gens, par grappes entières, qui marcheront, il ne sera plus seul. Bientôt, il y aura des cris, des pleurs. A cause du salaud, s’entêtait-il. Je vais le buter, s’était-il promis. Le buter revenait à lui foutre une balle dans son crâne en ébullition. Faire de ce beau rebelle un beautiful loser. De ce gamin au sang chaud un corps sans vie, froid, puis glacé, puis enfoui sous un tas de terre crasseuse. Il voulait le voir crever, petit à petit, lui, celui qui avait fait de son pays une terre ravagée par les révoltes. Un ignorant, pensait-il.

La journée fut longue. Avec sa brigade, il avait vu les sanglots d’une vieille femme, endeuillée par la mort de son petit-fils, mort sous les balles d’on ne savait qui. La vieille femme promettait la mort, à son tour, c’était fini, elle n’avait plus rien à faire dans une telle misère. Puis le voile de la nuit s’est déposé sur la ville. Les rues se sont assombries, à nouveau éclairées par la lumière lunaire. Les manifestants à peine pubères sont rentrés fissa. La paix, le soldat « antirévolutionnaire » ne la retrouvait vraiment qu’à ce moment-là. Chaque soir. Une longue nuit d’errance, ponctuée de prières.

Le même spectacle des astres et de la nature se rejouait, l’aube, le coq, le soleil et la vie qui reprenait. Il a tenu son arme comme jamais il ne l’avait tenue. Il a déboutonné le premier bouton de son uniforme. Il l’avait attendu ce moment, avec impatience. Il m’a bien cherché, tentait-il de se rassurer. C’était trop tard. Le salaud arrivait, droit devant. Il avait des feuilles dans les mains. Sûrement ces trucs qu’il brandissait chaque jour avec des slogans délectables… Un sourire se dessinait sur son minois. Ils se sont vus, comme ils se voyaient avant, yeux dans les yeux, yeux d’un ami dans ceux d’un ennemi, yeux de camarade dans ceux d’un ex-camarade. La balle. Assourdissante. Un cri, le sang qui gicle. La vie qui se perd. Les rêves qui s’envolent. Et l’avenir qui se tait. Et le temps qui s’arrête. Larmes qui coulent. L’un était militaire, l’autre était révolutionnaire.

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

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