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La 29e rencontre annuelle des musulmans de France organisée par l’UOIF, qui se clôture ce lundi de Pâques au parc des expositions du Bourget, se déroule dans un contexte pesant. Ce n’est pas Nadine, 26 ans, qui va dire le contraire : « Il règne en ce moment une atmosphère lourde. » Depuis les tueries de Toulouse et de Montauban, elle « sent la communauté stigmatisée. On dirait que tous les maux de la société sont de la faute des musulmans » déplore t-elle. « En ce moment, on entend partout que France et Islam sont incompatibles, mais c’est faux. »

Cette jeune convertie qui porte le niqab vient chaque année au salon organisé par l’UOIF. Mais cette année, sa présence au Bourget est devenue, pour elle, particulièrement nécessaire. Entre l’affaire Merah, l’expulsion de cinq imams, et l’arrestation des membres du groupe islamiste Forsane Alizza cette semaine, cette édition 2012 apparait comme un moment privilégié pour la communauté musulmane  « de se retrouver parmi les siens » selon elle. Non comme un repli sur soi « communautariste » mais comme une occasion de reprendre ses repères, de ne pas se sentir isolé dans cet environnement troublé par les polémiques à répétition.

Plus d’une centaine de journalistes sont venus couvrir l’événement. Du jamais vu pour Nadia, 25 ans, hôte d’accueil du point presse. « Par rapport aux années précédentes, il y a une forte présence médiatique. » Les médias étrangers sont aussi de la partie, « surtout les médias arabes comme Al Jazeera ou Al Arabya. Les années précédentes les médias venaient simplement pour couvrir l’évènement. Mais aujourd’hui, on sent que c’est pour répondre aux différentes questions que se posent l’opinion : qu’est-ce que l’Islam ? Une religion fanatique, extrémiste ? »

Foire musulmane. « Salam aleykoum ». Le ton est donné. Les hôtes et hôtesses du salon sont bien décidés à accueillir chaleureusement visiteurs et à ne pas se laisser déprimer par cette ambiance morose. « On va se changer les idées en famille à la foire musulmane » lance Samir, vêtu d’une djellaba blanche, accompagné de sa femme et de ses deux petites filles. La 14e foire musulmane est en effet le rendez-vous incontournable du salon où des centaines d’exposants viennent présenter leurs produits.

Une odeur d’encens se dégage de l’entrée. La foire accueille une extraordinaire diversité de produits. Des librairies de grande maisons d’éditions pour s’offrir un Coran tout neuf, aux habits traditionnels, en passant par les agence de voyages pour les pèlerinages à La Mecque, les banques islamiques, ou encore les bijouteries orientales, il y en a pour tous les goûts.

« On saute sur les bonnes affaires », s’exclame Djamila, tout sourire, les sacs remplis pleins les mains. Au stand voisin, les négociations sont âpres : « Désolé ma sœur, je ne peux pas descendre plus bas« , peste ce vendeur de tissus à une cliente dure en affaire. De nombreuses animations sont organisées comme les ateliers « henné » pour les femmes, ou la garderie pour les enfants. Des coins prières sont installés à chaque extrémité du salon. Entre deux achats, les familles peuvent venir se restaurer dans le salon de thé aménagé à l’occasion. « Entre les cornes de gazelles et les baklawas, on ne sait plus où donner de la tête » glisse Nabil, visiblement tourmenté par ce choix cornélien. Juste à côté, les fast food halal ont la côte. Trois stands se font concurrence.

Avec un marché du « Halal » en pleine expansion, ici, on ne se le cache pas, on vient faire du business. Ce n’est pas l’affaire Merah qui va refroidir Hakim, responsable de stand d’une enseigne d’une banque islamique: « On est là pour démarcher les clients, pas pour parler politique. » Même son de cloche pour Najib, venu de Nice exprès pour l’occasion : « On vient toucher ce type de clientèle. » Ce jeune trentenaire, vendeur de bijoux importés d’Égypte, se frotte les mains : « les affaires marchent très bien ». Les commerçants-exposants comme Najib et Hakim entendent surfer sur la demande croissante des produits en lien avec la culture maghrébine et arabo-musulmane. « On vient ici pour se faire un nom, montrer nos produits. Avec plus de 100 000 visiteurs sur trois jours, la foire musulmane nous offre une grande visibilité. »

Dignité, citoyenneté et espérance. Cette 29e édition est placé sous le thème: « Foi, réforme et espérance ». Le colloque est marqué par la présence de nombreux chercheurs et universitaires comme Pascal Boniface, directeur de l’IRIS et Raphaël Logier, directeur de l’observateur du religieux et professeur à l’IEP d’Aix-en-Provence. Mais, les deux moments forts de cette rencontre restent incontestablement les interventions de la Prix Nobel de la Paix 2011, la yéménite Tawakkol Karman et du très controversé Tariq Ramadan, philosophe et professeur d’études islamiques à l’université d’Oxford.

Tawakkol Karman a marqué de son empreinte la salle de conférence en venant chanter l’hymne national tunisien, symbole des révolutions arabes. La foule en liesse reprend en cœur cette louange à la liberté. Après son discours sur la dignité de l’Homme et la condition de la femme, les applaudissements sont au rendez-vous. Ouissèm, 22 ans, président de la section Paris des étudiants musulmans de France, est aux premières loges. Admiratif, il n’a pas quitté un instant la prix Nobel de la Paix 2011 des yeux : « C’est une icône. Cela fait plaisir d’entendre des personnalités de ce calibre, aussi légitimes, surtout dans ce contexte actuel » ajoute t-il, plein de fierté.

Mais la star du jour est sans conteste Tariq Ramadan. Alors que l’annulation de sa venue était réclamée par les autorités françaises, l’un des porte-parole de l’UOIF jubile : « Il nous a été fortement recommandé de décommander Tariq Ramadan, nous avons refusé. » Programmé à 19h30, la conférence de Tariq Ramadan vient clore la journée de samedi. Près de l’entrée de la salle de conférence, c’est la frénésie. « Dépêche toi on va rater Tariq Ramadan » lance un jeune homme à son ami. La salle est archi-comble. Tous les sièges sont occupés. Les hôtes d’accueil sont débordés : « Arrêter de pousser je vous prie. » Tariq Ramadan arrive sur scène, c’est la standing ovation.

« Ne pas confondre la France avec ceux qui les représentent ». Brillant orateur, Tariq Ramadan est venu redonner confiance à une communauté en plein doute. « Notre message est clair : il n’y a aucun problème pour nous d’être pleinement citoyen français, européen et musulman ». Pour lui, l’attachement des musulmans aux valeurs de la République ne doit pas faire l’ombre d’un doute. Les musulmans ne doivent pas porter, selon lui, le poids de la culpabilité de ce climat délétère. « Le problème n’est pas religieux, il est dans la perception négative de l’Islam ».  Il appelle à la remobilisation : « Soyez ambitieux et humbles (…) Montrez que vous êtes la dignité de ce pays. »

Tariq Ramadan profite de la tribune pour pointer du doigt l’attitude de ceux qui « au lieu d’unir la France, on fait de la diversion. » Cette critique à peine voilée des stratégies de campagne de Nicolas Sarkozy et de Marine Le Pen fait référence à la polémique sur « la viande halal », à l’arrestation « médiatique » des membres de Forsane Alizza et à la « récupération politique » de l’affaire Merah. « Bien sûr il faut condamner les catastrophes de Montauban et de Toulouse mais il ne faut pas faire de la surenchère. » Ce message d’unité et d’espérance adressé à la communauté musulmane symbolise l’objectif central de cette rencontre : réconcilier la communauté avec elle-même et avec la France.

Même si les relations entre la France et les musulmans apparaissent houleuses, « nous n’avons pas le droit de désespérer » pour le recteur de la mosquée de Lyon et membre du bureau exécutif du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM), Kamel Kabtane. Il en est certain. « Après la pluie viendra le beau temps. »

Yassine Khiri

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