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Je lance à la ronde: « Vous connaissez des femmes à qui le mari interdit de sortir de la maison? » Au bout de la table, deux femmes voilées. L’une d’elle a un regard malicieux. Elle me fixe et lance: « Même lorsque mon mari m’interdisait de sortir, je ne l’écoutais pas. » Elle est tout en rondeurs, une longue jupe bleue, un pull en velours de la même couleur, les pieds nus dans des sortes de mules. Elle m’intrigue.

Nous allons boire notre thé un peu plus loin. Elle s’appelle Aïcha. Voilà un peu plus de vingt ans qu’elle est arrivée en France. J’écoute Aïcha raconter son histoire. Elle me glisse: « Je me suis émancipée toute seule. » Quel chemin elle a parcouru avant de pouvoir prononcer cette phrase. Aïcha est née au sud du Maroc, dans un village au milieu de rien. Quand sa mère meurt en couches, elle a tout juste quatre ans. « J’ai grandi comme cela. » Elle fait un geste de la main, comme pour chasser une mouche. Son père envoyait de l’argent, les plus grands s’occupaient des plus petits.

Elle est mariée à 15 ans avec un homme de 31 ans qui travaillait en France. « Les hommes qui travaillaient en France avaient bonne réputation: ils n’étaient pas sales, avaient de l’argent. » Tout de même, Aïcha est bien jeune. « Moi je ne connaissais rien, j’étais timide, je venais de la montagne. » Son mari reste trois mois au bled puis repart dans l’Hexagone. « On ne discutait pas ensemble. Lorsque j’ai appris qu’il allait repartir, je lui ai dit que je ne voulais pas rester ici toute seule. Il m’a dit: « Si tu n’es pas contente, tu sors de cette maison. Beaucoup de femmes n’ont pas trouvé de mari. »

L’homme repart; il la laisse avec ses parents. Elle est enceinte. « Ils me traitaient comme un chien, j’étais leur esclave. Je devais tout faire: leur préparer à manger, laver leurs habits à la main. » A seize ans, Aïcha accouche de son premier enfant. Toute seule. Ou presque. « La sage-femme était très vieille et très fatiguée. Moi je criais et pleurais. C’était comme la mort. Pour me faire taire, ma belle-mère me tapait avec une baguette sur le bras. « Tais-toi » me disait-elle. » Le calvaire dure un jour et une nuit. L’enfant qui naît est dans un état épouvantable. « Sa tête avait la forme d’un verre », explique Aïcha en désignant le gobelet posé devant elle. Aujourd’hui, il a vingt-huit ans et il est handicapé mental. Aïcha aura deux autres enfants, à 18 et 20 ans. Au bout de quelques années, son beau-père meurt, suivi bientôt de sa femme. Aïcha sera restée 7 ans avec eux.

Son mari vient la rechercher. La petite famille traverse la Méditerranée en bateau puis l’Hexagone en voiture. Pour Aïcha qui a 24 ans à l’époque, la France représente la liberté. « Voir des choses, connaître des gens ». La famille débarque directement à Bondy dans un deux pièces mal chauffé, sans douche avec toilettes à un autre étage. Le froid, la vétusté de l’immeuble, c’est un choc pour Aïcha. Elle accouche encore de deux enfants en France. Pour le moment, l’aîné handicapé est resté au pays. Les consignes de son mari sont claires: « Tu ne sors pas, tu restes dans la maison! » C’est lui qui, après l’usine, fait les courses, va aux réunions de parents, lui achète ses habits.

« Je n’aimais pas ce qu’il me ramenait. » Elle passe ainsi 5 ans sans sortir de la maison. Elle a juste le droit d’amener ses enfants à l’école, à une minute de son domicile. A la maison, Aïcha s’ennuie. Elle regarde les programmes de chaînes françaises, mais ne comprend rien. Elle aimerait tant apprendre le français. Un beau jour, elle prend son courage à deux mains et s’en va dans les rues, au hasard. Elle rencontre une vieille Marocaine qui lui montre la maison de quartier où les femmes immigrées peuvent se rencontrer et apprendre des cours de langue. Aïcha se met à fréquenter les cours lorsqu’elle le peut, à l’insu de son mari. Un jour, il se rend compte de ses agissements. Elle rigole en me jetant un regard malicieux. « Je sortais toute seule, du coup, il a fermé sa gueule! » Elle apprend l’alphabet, rencontre des gens, se met à parler français. « J’ai commencé à lui demander de l’argent, puis, petit à petit, je me suis mise à acheter des choses. J’ai commencé ma vie. Je me suis émancipée toute seule », répète-t-elle fièrement. « Aujourd’hui je connais beaucoup de gens dans le quartier. » Et aujourd’hui Aïcha, es-tu heureuse? « Un petit peu. Mais lorsque je pense au passé, je me dis: « Pourquoi tout ça? Je n’ai rien fait de mal. « 

Lorsque je parle de l’histoire d’ Aïcha à notre guide et ami Mohamed Djeroudi, coordinateur des 16-26 ans pour la marie de Bondy, il me cite l’exemple d’une connaissance qui vient de se marier au bled et qui y laisse sa femme. Un autre Algérien, lui, vient de faire venir son épouse. Tout à l’heure dans le groupe « cuisine », une Tunisienne parlait d’une femme qui n’a pas le droit de sortir de chez elle. Apparemment, l’histoire d’Aïcha est celle de beaucoup d’autres femmes à Bondy et ailleurs.

Par Sabine Pirolt

Sabine Pirolt –

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