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Tribulations égoïstes d’un 18-25 ans sur une semaine post-traumatique…

Vendredi : stupeur et tremblements

En bon post-ado fêtard aux velléités boboïsantes, ce vendredi, j’avais prévu d’aller siffler quelques pintes dans la capitale. Au Mayflower, un rade qui sent la bière Belge pas tellement loin de la rue Mouffetard, où la Triple Karmeliet coule à flots. C’est annulé. Plan B : burgers et film américain sous la couette avec la copine. Meilleur pour le foie, pas pour le cerveau. Le top. Sauf que nous n’avons jamais vu la fin du « labyrinthe 2 », second opus d’un blockbuster. Un texto d’ami « des fusillades à Paris » nous envoie illico devant la télé. Incompréhension. On appelle tous deux des proches. Les nouvelles ne tardent pas, nous sommes épargnés du deuil personnel. Sonné, je finis par décoller. Le quart d’heure à pied effectue pour rentrer chez moi semble long. Les rares passants se regardent en coin. Ou peut-être que je fabule. Chez moi, les chaînes d’infos restent allumées jusque tard dans la nuit. L’assaut du Bataclan achève dans l’horreur cette nuit dramatique et fait monter le bilan en flèche. Paris peine à compter ses morts.

Samedi : alcool, étreinte et larmes

Footing matinal. Je refuse de modifier mon programme. Hormis quelques sportifs, les rues sont vides, même à la Défense. À table, les parents causent. J’ai du mal. Pas de mots. J’ai lu les premières saloperies sur Twitter, notamment celle de Kassovitz, qui ne passe pas. L’ambiance est lourde. Malsaine. Les nerfs sont à vif. Les victimes commencent à avoir des noms, des visages. Les médias jouent leur rôle. Les mêmes images passent en boucle. Lentement, on prend conscience de l’ampleur de cette attaque. L’heure n’est pas à la compréhension. Le soir, un ami fête son anniversaire. Il maintient. Il a raison. On continue de vivre. Les discussions reviennent aux attentats. On a essayé d’en rire un peu, mais sans succès. Trop frais. Même pour les plus cyniques. J’entends qu’il faut écraser l’Etat Islamique, j’en conviens. Je suis de gauche, et je deviens interventionniste. Ça me gonfle. Peut-être que ça changera, l’émotion me fait penser de traviole. Et puis l’idée que la France copine avec Poutine, le dictateur Russe pro-Assad, me donne encore plus envie de gerber. Les bouteilles se vident, mais pas les têtes. Pourtant, ça danse sec. Je suis bourré comme une caisse. Un type pisse par la fenêtre, je crois. Pas top, mais moins violent que la téloche. Je rentre avec ma douce. La dernière bière passe mal. Sur un pont, on s’arrête, et on chiale. Comme des veaux, comme des gosses, dans une étreinte aussi longue que salvatrice.

Dimanche : fatigue

L’avantage du dimanche, c’est que les rues sont toujours vides. On pourrait croire que celui-ci est normal. Passé le mal de crâne de la gueule de bois, la balade dominicale entre amis paraît normale. Les premiers portraits de victimes sortent dans les journaux. Une belle initiative. Nos crânes d’alcooliques mondains sont trop embrumés pour réfléchir. La fatigue nous épargne un jour de débats.

Lundi : silence et discours

Je prépare un reportage pour France 3 avec Marie-Laure Augry pour l’émission « Votre télé et vous ». J’irai là bas tous les jours cette semaine. Le thème est « le traitement médiatique des banlieue ». Il faut revoir l’angle à l’aune des attentats. Normal. Je vis de l’intérieur l’émouvante minute de silence de France Télévision. Le hall est archi comble. Impressionnant. Un salarié est convaincu que l’amalgame avec les musulmans ne sera pas fait. Il est optimiste, mais j’ai envie de le croire. L’après-midi, le discours du Président de la République pose les jalons des prochains jours. Sécurité. On touche à la Constitution. Ce n’est jamais bon signe. Et puis, il en appelle à Poutine et Obama. La France a choisi son camp. « Le pacte de sécurité l’emporte sur le pacte de stabilité ». Merde à Junker, on va faire chauffer la planche à billets pour la police et l’armée. D’accord, mais si cela avait été fait avant pour le chômage, on n’aurait sûrement pas de terroristes sur le sol français.

Mardi : attentats toujours

De nouveaux attentats sont perpétrés au Nigéria par Boko Haram, des types de la même trempe que Daech. Plus de 30 morts. Les drapeaux Français ont envahis les réseaux sociaux. Les Marseillaises résonnent partout autour du globe. On prie même pour les laicards. Mais pas pour les Nigérians. Je ne peux pas reprocher à mes concitoyens leur tolérance à géométrie variable. On se sent plus touché par ce qui advient près de chez soi. En revanche, de l’étranger, il est net que toutes les vies ne se valent pas.

Mercredi : des chiens et des hommes

La ville de Saint-Denis se réveille sous les balles. Le raid intervient, Abdelhamid Abaaoud, le cerveau présumé des attentats est tué. Une femme se fait exploser. C’est la première fois en France. BFM parle de « l’utilisation d’une femme kamikaze ». Titiou Lecoq, journaliste à Slate, souligne avec justesse sur twitter que « c’est une connasse, mais c’est pas une chaise ». On craignait l’islamophobie, le sexisme s’invite à la table de l’information. Autre preuve que la vie reprend doucement ses droits, pour le meilleur et pour le pire : à la suite de la mort d’un chien des forces de l’ordre nommé Diesel, les hommages le succèdent sur les réseaux sociaux. Une pétition est même lancée pour refiler une médaille au sac à puces héroïque à titre posthume. L’indécence et la bêtise sont à leur paroxysme. Sur la toile, les lolcats et les zoophiles ont repris la place qui leur revenait de droit. Pendant ce temps, au Nigéria, la ville de Kano a été attaquée et 15 personnes sont décédées.

Jeudi : individualisme

À France Télévision, je m’échine depuis hier à faire tourner des CV pour un contrat professionnel en alternance en journalisme. Sur le chemin du retour, je me rends compte que mes préoccupations égoïstes sont de nouveau le centre de mon attention.

Vendredi : le Beaujolais nouveau est arrivé

À France Télévision, j’entends dire que les appels à la résistance au comptoir sont indécents. Qu’ils n’ont rien à voir avec la résistance. Bien sûr. On ne se prend pas au sérieux. C’est un pied de nez, une astuce, une façon de continuer de se marrer. L’état devient policier, les citoyens ont les jetons, mais on se gausse. Je bouquine dans les transports, le même livre que la semaine dernière. En fait, rien n’a changé. Le quotidien a repris le dessus. Certainement pas pour les personnes endeuillés, mais pour les chanceux, si. Je pense que désormais, je suis prêt à essayer de comprendre. Mais pas ce soir, je n’aurais pas le temps, je goûte le Beaujolais nouveau.

Mathieu Blard

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