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Il y aurait tellement de choses à dire sur la façon de passer la saison chaude dans notre coquette ville mais à mon avis tout peut être dit en deux mots : ennui mortel. Le cœur de cette ville a cessé de battre dès l’instant où le mois de juin s’est achevé, laissant ses habitants seuls, désœuvrés, livrés à leur inactivité. Qu’on travaille ou qu’on profite des vacances, rester à Bondy en été est un gage avéré d’atrophie festive.

C’est en cette période caniculaire que m’est soudainement venue cette réflexion : notre mère patrie a une sœur jumelle. De l’autre coté de la Méditerranée, en Algérie, entre les montagnes de Kabylie, les mêmes moments de spleen sont vécus à Tazmalt, le village dont sont originaires mes parents. Habituellement, chaque été, j’ai l’honneur de passer quelques semaines dans mon deuxième pays. Mais Tazmalt ce n’est pas l’Algérie, enfin, c’est plutôt une des Algérie parce qu’il y en a deux. Celle de la Nomenklatura à la tête du pays ; pour elle, les oiseaux chantent, l’herbe est verte, et la vie s’écoule luxueusement sur un fleuve de pétrodollars. La deuxième Algérie, celle du peuple, l’authentique, sent moins bon. C’est celle des bousculades à l’aéroport, du kilo de bananes égal à un quart du SMIC, celle où on ne peut acheter qu’une glace ou du gazouze (la boisson locale qui sert aussi de détergent), c’est le bled à l’herbe jaunie, des feux de montagnes et des innombrables mouches en mode festin d’émigrés. Cette Algérie-là, je l’ai connue à chaque période de vacances estivales pendant 20 ans, le popotin vissé sur un parpaing posé devant une boutique, écoutant mes cousins me conter ce rêve fabuleux, ce désir brûlant, synonyme pour eux de bonheur utopique : émigrer en France.

Bien sûr de nos jours l’Algérie va mieux, on trouve enfin des kinders et des milkyway sur les étalages des supérettes ; douceurs bien entendu hors de prix pour l’autochtone. Les années noires du terrorisme semblent passées et les Algériens retrouvent enfin l’espoir, ils entrevoient de nouveau des jours meilleurs et fomentent des projets d’avenir ; impensable il y a encore 5 ans. Certes l’Algérie a meilleure mine, mais quand on part de zéro, niveau qu’a atteint le pays après dix ans de tueries, aller mieux est relativement aisé. Je suis néanmoins optimiste sur la santé économique du pays puisque l’Algérie vend autre chose que du pétrole, elle exporte désormais ses ambiances pittoresques et c’est Bondy qui a raflé le principal contrat d’importation.

Même chaleur accablante, même morosité chez les jeunes, mêmes rêves d’exil, ici le Canada ou les USA pour la pléthore de diplômés qui ne trouvent pas d’emploi, reproche est à faire à leur joli teint halé et leurs prénoms qui sonnent tirailleurs sénégalais. Tout comme dans mon village dans les années noires, le pouvoir d’achat fond de jour en jour à Bondy, certaines échoppes affichent des prix qu’on n’a pas vus depuis l’occupation allemande et je choisis l’Euro comme tête de turc à la situation catastrophique de mon porte-monnaie.

Les émeutes, Tazmalt et Bondy ont en connu et la racine en est toujours la même : le ras-le-bol de la jeunesse et la volonté de changement. Certes, comparer la ville où je suis né à l’Algérie durant la sale guerre est indélicat, mais sous ce soleil de plomb je ne peux m’empêcher de penser qu’il est de moins en moins difficile d’assumer ma double identité, algérienne et bondynoise, tellement les modes de vie respectifs tendent à fusionner. Si la misère est moins difficile à supporter au soleil, la canicule accentue tout de même certains maux : Tazmalt au printemps est de toute beauté et Bondy mis à part son été pourri, insuffle en moi l’amour de la patrie.

Idir HOCINI

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