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Cela fait douze maintenant, douze ans. Je venais d’entrer en classe de CP. Rien de plus marquant que d’arriver enfin dans la cour des grands. Pas vrai ? Après la rentrée, viennent les vacances de la Toussaint. Je crois que c’est censé être le moment où on en profite, dans la joie. Mais cette fois, ce n’était pas vraiment des vacances, encore moins de la joie. Vraiment pas.

Je me souviens de cette soirée de Ramadan, du moins des plus mouvementées : c’était jeudi 27 octobre 2005. Accoudé à la fenêtre du 3ème étage de notre appartement qui donne sur l’allée Maurice Audin, je suis attiré par quelque chose d’anormal. Là, je ressens un effet de surprise : en six années de vie, je n’avais jamais vu de policiers avec des boucliers. Je n’avais jamais vu un tel vacarme, un tel désordre, je n’avais jamais vu autant de jeunes dans la rue rassemblés. Mais j’avais compris qu’il y avait de la colère derrière cette situation qui m’était étrangère jusqu’alors. Je ne crois pas qu’à l’âge de six ans il faille voir cela par la fenêtre de chez soi.

Après les vacances, la maîtresse nous a demandé de dessiner ce que l’on avait pu voir pendant ces différentes nuits d’émeutes. J’ai réussi à dessiner grâce à ma mémoire et à ce que j’avais pu voir à la télé. Sur le petit écran, dans les nombreux reportages diffusés, je me souviens que j’avais reconnu les différents bâtiments de mon quartier : le Chêne-Pointu. Zyed et sa famille y vivaient aussi. Bouna, lui, habitait la Pama, prés de notre cité. Je revois ces images comme si elles surgissaient d’un cauchemar ou d’une production hollywoodienne.

Je crois que l’un des moments les plus marquants de ces souvenirs d’enfants c’était celui de l’hélicoptère. Je ne me souviens plus si c’est la première ou la deuxième nuit, mais là, du côté du parking, je voyais arriver un engin volant sur lequel je n’arrivais pas à mettre de mots. Il volait très bas, avec une lumière très éblouissante. Je me souviens d’un moment flou où j’ai compris que rien n’était plus à sa place… Un peu comme ce moment où la dernière goutte rentre en contact avec l’eau dans un vase rempli à ras bord … Et là, rien ne va plus. Parmi les sirènes, des camions de pompiers venus éteindre les flammes qui faisaient tâche dans cette nuit d’automne. J’arrivais à discerner les cris de colère mêlés à la tristesse des révoltés. En face, les bruits sourds des matraques qui frappaient contre les boucliers pour donner le rythme à ces policiers vêtus tout de noir, rangés en ligne les uns derrière les autres.

C’est en grandissant que j’ai appris comment Zyed et Bouna étaient morts. C’est en m’engageant dans les associations qui sont nées au lendemain de ces évènements, comme ACLEFEU, que j’ai compris pourquoi ils étaient morts. Juste avant de perdre la vie, ces deux jeunes jouaient au foot comme le ferait n’importe quel jeune pendant les vacances. Au fond, je n’arrive toujours pas à comprendre que dans un pays comme le nôtre, on peut mourir suite à un contrôle ou en essayant de l’éviter car y faire face présente un potentiel danger. Malheureusement, Zyed et Bouna ne sont pas les seuls. N’a-t-on rien appris de ce 27 octobre 2005 ?

A 18 ans, j’ai aujourd’hui saisi que, derrière toute cette colère que j’ai ressentie, les mots n’avaient plus assez de force pour décrire ce qui c’était passé ici à Clichy-sous-Bois. La soif d’exister s’était exprimée, la volonté de vouloir être des citoyens à part entière et non pas à part, était forte. Aujourd’hui, il est de notre devoir de dire « plus jamais ça ».

Ayoub LAAOUAJ

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