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Je ne connais pas Aïcha. Je ne sais pas ce qu’elle aimait faire le mercredi après-midi en sortant des cours, je ne connais pas sa chanson favorite, le plat de sa mère qu’elle préférait le plus ni ce qu’elle voulait faire de sa vie.
Tout ce que je sais, c’est que depuis que cette adolescente n’est plus, un flot immonde déferle sur les réseaux sociaux. Pourquoi ? Parce qu’apparemment, cette jeune fille aimait se faire belle, apparemment, cette jeune fille aimait les garçons. Elle aimait peut-être les garçons comme certains garçons aiment les filles. Sans se poser des questions. On pardonne souvent au sexe fort ce qui sert à humilier le faible.
Elle avait l’âge où on aime vite et fort, l’âge où pour certains, vivre, c’est franchir d’un pas leste toutes les limites. Aïcha, elle faisait peut-être ce qu’elle voulait de son corps. Elle vivait sa vie, elle s’amusait, elle croyait sûrement que se donner ce n’est pas grand-chose, que c’est comme ça la vie, l’amour, que les garçons sont comme ça. Elle était peut-être flattée d’attirer l’attention de « grands » du quartier. Elle cherchait peut-être l’amour dans les mauvais bras. Aicha était peut-être juste en train de s’amuser, d’aimer, sans vraiment se rendre compte de ce qui se jouait, sans peut-être se rendre compte qu’elle était filmée. Ne pensant pas qu’une vidéo d’elle, vivant sa vie comme elle l’entendait, allait être diffusée sur la toile. Ne pensant pas qu’on allait s’en servir pour la faire chanter.
Et Aïcha, ça n’est pas une star de télé-réalité et dans son monde, une sextape ne fait pas de vous une icône des temps modernes. Dans son monde à elle, et dans celui de beaucoup d’autres personnes, une vidéo comme celle-là jette l’opprobre sur toute une famille. Une vidéo comme celle-là suscite moqueries et regards en coin, jugements et affirmations péremptoires sur elle, sur ce qu’elle était, sur son éducation. S’il est souvent bon de sentir que les quartiers sont des villages, la mentalité qui y règne peut-être violente. Cette mentalité de village qui fait que souvent vous ne pouvez pas faire un pas sans que l’on sache où vous allez, cette mentalité qui ne vous donne pas le droit de commettre des erreurs, qui vous met à la merci de tout le monde et permet à tous de vous juger.
C’est cette même mentalité que l’on retrouve sur les réseaux sociaux, ou beaucoup de gamins du même âge qu’Aïcha semblent se délecter de ce qui se passe. Les commentaires sous les photos de la jeune fille sur Instagram se comptent par milliers. Les faux comptes comme les leçons inutiles fleurissent. Des inconscients conduits sûrement par un instinct animal cherchent à se procurer des vidéos d’Aïcha sans se rendre compte que les bêtes de foire, ce sont eux. Les propos tenus par des ados sur une des « leurs » sont empreint d’une violence glaçante. Comme si Aïcha n’avait finalement jamais existé, comme si elle n’avait ni père, ni mère, ni gens qui l’aiment. Comme si elle n’était qu’une pauvre poupée vide au sourire figé dont on pouvait se moquer.
Peut-être sont-ils aussi inconscients qu’Aïcha a pu l’être parfois. Seulement eux, ils auront surement toute une vie pour se remettre de leurs erreurs de jeunesse, pour grandir, pour mûrir, pour enterrer le souvenir de cette curée à laquelle ils ont participé et qui a conduit une gamine à préférer la mort. Elle, elle n’aura pas cette chance.
Latifa Oulkouir
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