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Quand on vit depuis 15 ans à Bondy, la panoplie de notre bonne vieille racaille, on ne connaît que ça : baskets, casquettes, rap NTM et autre patois local. Fort heureusement, nous sommes tous amenés à mettre le nez dehors. Pour ma part, c’est à Vincennes qu’eurent lieu les prémices de ma vie sociale extrabondynoise, Vincennes où le kilo de certaines tomates avoisine les 10 euros et le sandwich les 7.

Chaque matin, me rendant sur mon lieu de travail, je faisais une halte au château, pensant naïvement que j’allais y rencontrer mon prince charmant. A défaut du prince, j’y ai tout de même fait de charmante rencontres, ou plutôt des rencontre du troisième type : des Hubert Valéry Patrick Stanislas Duc de Montmorency habillés en baggy, qui écoutent du Sefyu et débutent chaque phrase par « c’est relou ». Des kaïra-bohème, tiens donc ! Des kabo ! Allons faire connaissance.

Un avocat, un chef d’entreprise, un champion d’échecs et dans le groupe, Vincent, casquette sur la tête, qui m’inspire tout de suite confiance. Tentative d’approche : je lui passe une assiette de brick faite par une collègue. Il me regarde, lève son verre et me dit : « Hey psahtek les bricks », puis ajoute, constatant mon étonnement : « T’as vu, j’suis un babtou mais je parle l’arabe. » Rire général, ça détend l’ambiance. Je lui demande où il habite, il répond : « Ici, à Vincennes, et j’ai toujours vécu ici. » Il me retourne la question. Apprenant que je viens du 9-3, il me lance un petit regard complice.

S’ensuit un débat sur les banlieues et divers clichés y afférant : « Le problème avec la banlieue, c’est qu’on nous fait trop croire que pour t’en sortir t’as que deux issues possibles, soit t’es rappeur, soit t’es footballeur », affirme Vincent. De mon côté, je fais valoir des exemples de réussite professionnelle rarement mises en avant mais pourtant très fréquentes. Mais le sujet qui passionne le groupe de personnes où je me trouve, c’est le rap ! L’arrivée d’un nouveau kabo dans notre petite bande dînatoire ne fait qu’amplifier la conversation sur le hip-hop.

Jérôme, sosie d’Eminem, a des idées bien arrêtées sur le rap : « Le rap français c’est NTM, le reste c’est de la merde. » Richard, un avocat assis à côté de moi, me demande discrètement qui sont les NTM. Jérôme l’entend et répond : « NTM ça veut dire nique ta mère, sans eux le rap n’existerait pas. » J’affirme pour ma part que les NTM sont désormais un groupe démodé et que le rappeur en vogue c’est plutôt Sefyu. J’ignorais que ces paroles-là allaient provoquer un tel échauffement des esprits.

Jérôme s’agite, se lève, fait de grands mouvements des mains : « Nan, mais tu connais rien au rap, c’est pas du rap ça, c’est de la chanson commerciale, NTM, ils avaient des choses à revendiquer, mais les rappeurs d’aujourd’hui, ils n’ont rien à dire, rien à revendiquer, c‘est de la merde c’est tout. » Je tente de le tempérer et lui demande pourquoi il s’emporte ainsi. C’est moi qui viens du 9-3 après tout, c’est plutôt à moi de m’énerver!

On passe au foot ! Domenech, les transferts de joueurs, les pronostics des matchs à venir, autant de sujets passionnants… Une nouvelle fois ,Jérôme s’irrite lorsque je prends part à la conversation et donne mon avis sur l’équipe de France. « Mais qu‘est-ce tu connais au foot toi ? Parle de choses que tu connais, de mode, de sac, je sais pas, moi, mais pas de foot. » Quel misogyne, ce Vincent ! Je m’efforce de comprendre d’où lui vient ce caractère si 9-3, même si, je dois l’avouer, je tombe dans un fou rire en le voyant s’énerver : un bourgeois racaille, ça manque de crédibilité.

« C’est comme ça, je suis trop nerveux, confesse-t-il, une fois j’ai cassé mon ordi en faisant un montage, ça a mis trop de temps à s’enregistrer, ça m’a énervé. » Quand on grandit dans le 9-3, les nerveux on les connaît bien. Apprendre à gérer la nervosité est une matière obligatoire dans les écoles classées en ZEP. Vincent me confie : « Je me suis déjà fait contrôler par la police, le seul qui fait peur ici, c’est moi. »

Refusant de passer pour des fils à papas, ces jeunes « racailles » des beaux quartiers tendent à se démarquer des autres en adoptant un style aux antipodes de leur milieu « naturel ». Jérôme et Vincent sont victimes du syndrome Johnny Abdel Bachir, le personnage du film « Il était une fois dans l’oued ». Tous deux me disent être plus attirés par les petites brunettes, typées méditerranéennes que par les autres filles… L’intégration est en marche !

Widad Kefti

Widad Kefti –

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