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Cela fait bientôt cinquante ans que j’ai quitté la maison et c’est la première lettre que je t’envoie. Je m’en souviens comme si c’était hier. Il fallait que l’un de nous parte travailler en France. Il fallait sortir notre famille de la misère noire. Ils sont venus au village, nous ont montré des photos. C’est toi qui devais partir. Tu étais plus jeune et plus fort que moi. C’était la guerre et tu as reculé, le dernier soir, alors que tout était prêt. Mais il fallait que l’un de nous parte, alors je suis parti. J’étais déjà marié et ma femme attendait Mohamed, mon premier fils. Je les ai laissés et j’ai pris le bateau sans me retourner. Depuis, nos vies ne se sont presque jamais recroisées. Lorsque ma femme m’a rejoint avec mon petit garçon en 1962, je t’ai demandé de venir. Il y avait du travail ici. Mais tu n’as pas voulu. Tu as préféré rester pour veiller sur maman et sur notre famille.

J’ai travaillé dur, je n’ai fait que cela. Trent huit ans dans la même usine, à la fonderie, à couler de l’acier pour nourrir mes huit enfants. Aujourd’hui, ils sont grands et ils se portent bien. Sauf le dernier. Il ne m’écoute pas. Avec l’aide de Dieu, il va se calmer un jour et trouver du travail. Il a de la chance mais il ne s’en rend pas compte. Il ne sait pas ce que nous avons enduré. Je sais que tes enfants ne t’on jamais pardonné d’avoir reculé ce jour là et qu’ils te maudissent de les avoir fait grandir là bas. Mes enfants ont eu plus de chance. J’aurais voulu être près de toi au moment de l’indépendance, lorsque notre mère est partie, lorsque tu as perdu ta petite fille, lorsqu’ils égorgeaient partout à travers le pays. Pourtant, j’ai essayé de vous aider. Je vous ai envoyé de l’argent, tant que j’ai pu mais la vie est difficile ici aussi. J’ai fait ce que j’ai pu et je suis désolé si ça n’était pas assez. Je suis malade. J’ai respiré tellement de poison à l’usine que mon corps est déjà à bout de souffle. Ici, ils vivent jusqu’à 90 ans mais c’est pas pour nous, qui avons travaillé trop dur. Bientôt je vais rentrer, dans un mois ou deux, car la terre qui m’a vu naître est celle qui me verra partir. Je compte sur toi pour t’occuper de tout.

Ton frère.

Anonyme, transmis par Mohamed Hamidi

Mohamed Hamidi –

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