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A 80 ans, cet homme de justice reste encore actif. Epris de justesse et de droit, Louis Joinet, moins connu que son grand ami Stéphane Hessel, a pourtant oeuvré toute sa carrière pour les droits de tous. Rencontre.

Le café Déjazet, à République, est un lieu particulier pour Louis Joinet, il le fréquente depuis qu’il habite le quartier. Depuis l’époque où il était éducateur de rue et où « la bande de Répu » dont il s’occupait se donner rendez-vous là. « J’ai vu sept patrons se succéder, j’ai vu des terroristes y devenir des chefs d’Etats » dit-il dans un rire. Oui, Louis Joinet est un homme fidèle, fidèle à son quartier mais surtout fidèle à ses idéaux. Il y a été fidèle tout au long des mille carrières qui furent les siennes, tout au long de sa vie qu’il décrit comme « compliquée et multiple ».

Il fut l’un des premiers éducateurs de rue pour jeunes en difficulté dans les années 50, seulement un désaccord avec l’association qui l’emploie le fait quitter ce domaine et reprendre ses études de droit.

Ce qu’il a vécu, vu en tant qu’éducateur lui fait faire le choix de la magistrature : « au collège je voulais être avocat, j’assistais à des audiences au tribunal de Nevers. Une fois à Paris pour faire mes études de droit, je suis devenu éducateur de rue et j’ai été plus confronté à la délinquance et à la misère délinquante qu’un avocat. Alors j’ai voulu voir comment dans l’appareil d’Etat on pouvait remédier à cela. C’était naïf mais c’était le mythe du bon juge, qui rendrait la société plus juste ».

Mais il n’oublie pas de préciser que ce choix de la magistrature, il l’a aussi fait pour des raisons plus pragmatiques, « j’étais au chômage, il fallait que je travaille, j’avais des charges de famille ». C’est alors qu’il obtient une bourse pour terminer ses études et devenir magistrat. Bourse qui lui sera accordée par un certain Tibéri « il se doutait pas à l’époque, qu’il allait faire entrer le loup dans la bergerie » plaisante-t-il. Il obtient l’examen haut la main, son « expérience de la vie » dit-il, mais Louis Joinet est un homme brillant, un juriste d’exception, ce qui lui permettra d’investir d’autres domaines sans jamais être taxé d’illégitimité dans un pays comme la France où, pourtant, on se fait un plaisir de mettre les gens dans des cases desquelles ils ne sortent pas sans risque.

Reste que le truc de Louis Joinet c’est le droit international, une sorte de passion qu’il se découvre en « donnant un coup de main » à un tribunal d’opinion, le tribunal Russell et en rencontrant des « gens exceptionnels » puis en intégrant la Croix-Rouge qui s’ouvre pour la première fois à des « non-Suisses ». Il y sera expert durant sept ans, aux sources du droit humanitaire de la guerre. « C’est comme ça que j’ai découvert l’importance du droit international », mais il reste lucide « le droit ne peut pas tout faire, la solution appartient aux politiques, le droit doit moraliser la politique ».

Moraliser la politique, faciliter les relations entre membres du gouvernement, permettre aux personnes de la société civile de faire entendre leur voix en leur donnant les codes du monde politique, ce sont autant de missions auxquelles Louis Joinet s’est attelé en tant que conseiller politique à Matignon sous Pierre Mauroy (1981-84) mais également sous Laurent Fabius (1984-86).

Celui qui était à l’ONU, où il travailla de manière passionnée durant 32 ans, se retrouve donc sous les ors de la république. Mais en arrivant, en plus du contrat de travail, il y conclut un accord tacite : celui de garder sa liberté « s’ils sont pas contents ils me virent ». Mais virer Louis Joinet, c’est se priver d’un technicien juridique hors-pair, dénué d’ambition car selon lui « ça corrompt la société l’ambition dans le pouvoir ».

Il présidera près de 200 réunions inter-ministérielles en 10 ans et se décrit comme « un facilitateur » car « Matignon c’est le temple de la coordination. Il faut faire en sorte que la qualité juridique, le cadre politique soit maintenu, éviter que les ministres se bouffent entre eux ».

Et surtout, Louis Joinet n’oubliera jamais d’aider les autres en faisant en sorte qu’ils se rendent compte de comment marche l’Etat, « aider de l’intérieur ceux qui se battent à l’extérieur ». C’est ainsi qu’il raconte comment il reçoit à Matignon une délégation de représentants de la cause homosexuelle en France après des propos homophobes tenus par Edith Cresson. « S’ils étaient venus seuls à Matignon, comme ça, ils n’auraient jamais été reçus et leur action aurait été inutile ».

Ce fils d’épiciers devenu magistrat, fondateur du syndicat de la magistrature, juriste internationaliste, conseiller politique, grand ami de Stéphane Hessel, amoureux de théâtre et de Rosa Luxembourg (femme qui arrive en deuxième après sa défunte femme Germaine, « médecin spécialiste de la toxicomanie », ne manque-t-il pas de préciser) a terminé sa carrière en étant le numéro deux de la Cour de Cassation, la plus haute juridiction civile du pays. « J’ai été nommé sous Giscard, pas par la gauche mais à la force du poignet« .

Cette trajectoire, il l’a couché sur le papier en détails dans un livre et elle a même fait l’objet d’un documentaire passionnant « Un certain Monsieur Joinet ».  C’est la trajectoire d’un homme de l’ombre qui a sûrement œuvré pour son pays, pour la défense des opprimés plus que beaucoup d’hommes politiques davantage fascinés pas la lumière que par l’autre.

Latifa Oulkhouir

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