Dans un entretien au Figaro Vox, Alain Finkielkraut multiplie les critiques envers le mouvement de dénonciation des violences sexuelles à travers les hashtags #balancetonporc et #MeToo. À le lire, les milliers de récits des victimes ne seraient que délation et parade pour écarter les questions liées à l’islam.
« Taisez-vous ! » Le détournement de la célèbre réplique d’Alain Finkielkraut prononcée sur le plateau d’un talk-show est facile, je vous le concède, mais cette phrase devenue célèbre m’est toute de suite venue à l’esprit lorsque j’ai lu l’interview que ce dernier a accordée au FigaroVox, lundi 20 novembre.
Celui qui est qualifié de philosophe – mais que je qualifierai plutôt de prêcheur de la haine d’autrui – donnait son avis et s’exprimait en tant qu »expert » sur les témoignages de harcèlements et de viols qui inondent la toile depuis quelques temps avec les hashtags #balancetonporc et #MeToo.
Alain Finkielkraut et « les mauvaises joueuses »
Première interrogation : pourquoi faire appel à Alain Finkielkraut pour parler de ce sujet ? Quelle est son expertise en la matière ? N’y a-t-il donc pas de professeurs, d’universitaires spécialisés sur les questions des mouvements féministes, des sociologues qui se sont penchés sur les questions du harcèlement de rue ?
Il ne me semble pas qu’Alain Finkielkraut soit connu pour être porté sur les questions féministes dans notre société. Rappelez-vous, c’est lui qui qualifiait les féministes de « mauvaises joueuses d’un nouveau type, qui ne reconnaissent pas leur victoire », le 12 septembre dernier sur les ondes de France Inter. Selon l’essayiste, comme un joueur de foot jouerait au football, comme un petit garçon jouerait au cow-boy, les femmes joueraient aux féministes.
Alain Finkielkraut et les cafteuses
À la lecture de l’entretien d’Alain Finkielkraut, le lecteur assidu n’est pas surpris d’assister au fil des lignes à un déni et à une volonté de délégitimer les mouvements récemment entamés et plus généralement le féminisme de la part de l’interviewer. Il enchaîne les critiques sur le hashtag #balancetonporc et plus précisément sur le terme « balance » qu’il lui donne un « haut-le-cœur ». À l’image d’Éric Zemmour, qui sur Europe 1 faisait un parallèle entre le balance ton porc et la dénonciation des Juifs aux forces allemandes durant la Seconde Guerre mondiale, Alain Finkielkraut vient à son tour dénigrer l’action de femmes qui font preuve de courage, pour les renvoyer à un statut de dénonciatrices. « On nous tympanise jour et nuit avec les valeurs, or le mot de « balance » et la pratique qu’il induit sont contraires à toutes les valeurs de la civilisation. La fin ne justifie pas les moyens, l’émancipation ne saurait en passer par la délation », déclare-t-il. « L’émancipation par la délation », voilà à quoi se résume la parole des femmes qui se disent victimes d’agressions sexuelles ou de harcèlement sexuel. L’essayiste qualifie les récits de ces femmes de « dangereuse régression ». Elles seraient alors un danger pour la société.
À aucun moment, l’essayiste semble tenir compte de la difficulté de témoigner lorsque l’on est une femme victime de harcèlement ou de viol. Il est incapable de décrire une réalité qui est celle que nous les femmes vivons quand on ose parler de ce que nous subissons tous les jours. C’est justement à cause de telles attitudes, réactions et leçons de morale que plusieurs femmes préfèrent se taire pour ne pas être taxées de « féminazis », de cafteuses ou de danger public.
Alain Finkielkraut et ces femmes jamais contentes
Alain Finkielkraut prend également le temps de s’attarder sur la situation de la femme au sein de la société française. Il souligne que les femmes « accèdent à tous les métiers ». La réalité, oui la réalité, notion qui semble vraiment lui échapper, est encore une fois plus nuancée. N’est-il donc pas au courant, qu’aujourd’hui en 2017 en France, les femmes sont moins payées que les hommes pour un même poste, alors qu’elles font plus d’études et sont même plus qualifiées ? Pourquoi ne pas le souligner ?
L’énumération de ce qui semble être le paradis sur terre en matière des droits de la femme continue et Finkielkraut renchérit en déclarant que les femmes « divorcent comme elles veulent et quand elles veulent ». N’est-il donc pas au courant qu’une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son conjoint ou ex-conjoint ? Encore une fois, le « philosophe » semble sélectionner que ce qui l’arrange. Si on devait se tenir au discours de ce dernier, tous les combats seraient déjà menés, les féministes n’auraient plus qu’à rentrer chez elles.
« Une excuse pour noyer le poisson de l’islam »
Le meilleur reste encore à venir. Selon Alain Finkielkraut, le mouvement spontané né à la suite d’un scandale outre-Atlantique ne serait qu’une excuse pour « noyer le poisson de l’islam ». Oui, vous avez bien lu. « L’un des objectifs de la campagne #balancetonporc était de noyer le poisson de l’islam : oubliée Cologne, oubliée la Chapelle-Pajol, oubliés les cafés interdits aux femmes à Sevran ou Rillieux-la-Pape, on traquait le sexisme là où il était une survivance honnie et l’on couvrait du voile pudique de la lutte contre les discriminations les lieux où il façonnait encore les mœurs ». Pour résumer, des milliers de femmes à travers le monde n’auraient rien trouvé de mieux que de raconter qu’elles avaient subi des violences sexuelles dans le seul but de passer le sujet de l’islam sous silence. Ce n’est donc pas des femmes, ni de leurs droits, ni de harcèlement ou de viol dont il s’agit mais d’islam, et par islam entendez la religion, non pas les islamistes radicaux, ni les djihadistes ou les organisations terroristes mais de la religion avec tout ce qu’elle comprend, dont ses fidèles.
Tout comme Renaud Camus, figure influente de l’extrême droite et anciennement invité par Finkielkraut pour servir sa thèse du grand remplacement, il se livre à sa propre interprétation qu’on peut clairement qualifier de complotiste. En effet, pour lui tout ceci n’est qu’un complot pour ne pas parler d’islam, parce qu’il est vrai que dans la société française on ne parle pas du tout d’islam, ni dans les médias, ni dans la vie politique (ironie).
Alain Finkielkraut profite de cet espace médiatique qui lui est accordé, et ce malgré de nombreux propos controversés, pour nous faire part, encore une fois, de son islamophobie et déverser dans les théories du complot. L’Académicien cite à tort « les cafés interdits aux femmes à Sevran » sans tenir compte de la contre-enquête menée l’année dernière par le Bondy Blog qui remettait en question le reportage de France 2. Accusant les « néoféministes » d’avoir été « en retrait au moment des agressions sexuelles de Cologne » ou encore d’être dans le déni face à le harcèlement de rue dans le quartier de la Chapelle-Pajol, on constate que ce dernier montre un intérêt pour la cause des femmes uniquement lorsque des immigrés, des musulmans ou des habitants des quartiers sont mis en cause. Ça n’est pas la première fois qu’il se livre à des propos stigmatisants concernant ces populations.
Fatma TORKHANI
