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L’air préoccupé et consciencieux, un homme slalome entre une poignée de militants et la centaine de marcheurs sans papiers qui se tiennent devant le gymnase qui fera office d’hôtel la nuit tombée. Son téléphone sonne à chaque minute pour un sac à dos ou une banderole égarés. On l’appelle Sissoko et il gère l’organisation vaguement scoute de la « Marche des sans papiers » : appel, interdiction de tout débordement et gilets fluorescents pour ne pas se perdre. Son quotidien, depuis dix jours, c’est de la marche à pied, des manifestations, des réveils frileux, des repas partagés avec les militants locaux. Ce week-end, lui et les autres marcheurs étaient à Dijon.

Désigné par son père comme l’unique de la fratrie qui voyagera et étudiera,  Sissoko arrive en France en 1993. Régularisé depuis quatre ans, il se bat  pour ses pairs. S’il a eu l’idée de cette marche, c’est d’abord pour aller plaider leur cause auprès des responsables français et africains à l’occasion du sommet France-Afrique qui se tiendra à Nice les 31 mai et 1 er juin. Mais cette marche s’est vite révélé le meilleur moyen de se faire entendre de l’opinion.

Après quelques jours de marche, Anzoumane Sissoko (ci-contre, à droite) dresse un bilan plutôt positif de sa rencontre avec la population locale : « Nous avons été très, très bien accueillis par les gens des différentes villes par lesquelles nous sommes passés depuis Paris : Sens, Joigny, Auxerre et Dijon. C’est magnifique, je n’arrive pas à trouver les mots pour qualifier l’accueil. » Le porte-parole de la Coordination parisienne des sans-papiers insiste sur la prépondérance de « la proximité dans l’établissement d’un vrai débat, et pas seulement avec les Parisiens ». Certaines personnes sont en effet susceptibles de les soutenir, mais ne le font pas, faute de dialogue avec les intéressés, dit-il.

Il faut reconnaître qu’au fin fond de la Bourgogne, on a encore moins de chances de rencontrer un travailleur sans papiers et de se faire un avis soi-même. Pour autant, Sissoko n’a pas vu l’utilité de livrer une « guerre aux fachos », et préfère un mouvement pacifique : « L’important est d’expliquer lors de notre passage à tous les citoyens que nous travaillons, cotisons ici, et qu’il n’y a pas de raison que nous restions dans cette situation-là. Il faut qu’ils comprennent cela. »

Et ça semble payer : « Les gens sont en fait très solidaires de notre situation, on a été très étonné de la réaction qu’a suscitée le mouvement dans l’opinion, et chez les politiques. J’ai discuté avec une femme à Sens, qui n’a jamais voté à gauche, et ne comprenait pas du tout la situation des sans papiers. Je lui ai expliqué que moi ou d’autres sommes en France depuis 17 ans, que pour ma part j’y ai vécu sans papiers pendant 13 ans. Je n’ai jamais été au chômage, j’ai donc toujours été salarié, je n’ai jamais eu d’arrêt maladie… Et ça, elle ne pouvait pas l’imaginer de la part d’un sans papiers. Elle avait une autre vision de nous, qui n’a rien à voir avec ce qu’il se passe aujourd’hui. Et du coup, à travers cette longue conversation, elle a compris que ce que nous faisons est magnifique, symbolique et très pacifique. »

Quant à Jacqueline, restauratrice, elle est plus que perplexe, place de la Libération à Dijon, en regardant les marcheurs danser en cercle et chanter : « Y’en a marre, y’en a marre ! » Il lui a semble-t-il suffi de quelques minutes de conversation avec deux d’entre eux pour se rendre compte de la situation : « Vraiment ? Je n’avais aucune idée. Même si je suis contre les entrées clandestines sur notre territoire, je comprends tout à fait la situation de ceux qui travaillent et cotisent depuis 10 ans chez nous et n’ont rien en échange. »

Juliette Speranza (Dijon)

Juliette Speranza –

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