photo de l'équipe du Bondy Blog

Ensemble, faisons résonner la voix des quartiers populaires.

Le Bondy Blog a besoin de vous. Soutenez le média libre qui raconte des histoires qu'on n'entend pas ailleurs.

Je fais un don



Ce vendredi, les caisses sont relativement garnies de clients. « Normalement, il n’y a personne. Mais comme le jeudi a été férié, ceux qui font le pont en profitent pour faire leurs achats. » C’est ce que me dit l’agent de sécurité que j’interroge sur son collègue Pierre-Damien Kitenge. Ici, c’est la SNGST qui assure la surveillance et la sécurité du Carrefour du centre commercial Bercy 2. A l’étage où je me trouve, il y a trois agents de sécurité qui travaillent pour cette même compagnie. Tous ont entendu parler de l’« histoire », certains se trouvaient là au moment des faits. Mais lorsqu’il s’agit d’en dire plus, la plupart sont gênés et ne veulent rien dire à découvert. Car il y a des mots qui gênent : par « ça », il faut comprendre « sale Noir ».

C’est l’insulte qui aurait été adressée à leur collègue Pierre-Damien Kitenge, d’après Le Canard enchaïné. « Je ne veux pas de problèmes. Moi, je suis là pour travailler », me dit un autre agent de sécurité. Je me dirige alors vers le troisième qui se trouve à côté de la caisse où l’altercation se serait produite le samedi 26 avril après-midi aux alentours de 17 heures.

« J’étais là, me répond le troisième agent qui lui non plus ne veut pas être cité nommément. Mais en général, on n’entend pas ce qui se passe avec les collègues parce qu’on est relativement loin les uns des autres. C’est plus tard qu’il m’en a parlé. » Son regard balaie de droite à gauche les caisses devant lesquelles nous sommes. Par moments, je n’ai pas l’impression qu’il me parle, absorbé par son labeur de vigile. Une cliente passe avec son caddie sur lequel se trouve un enfant. Un bonnet rose tombe, il se précipite pour le ramasser et le donner à la dame qui ne l’a pas vu choir.

Il revient et reprend son observation des caisses tout me parlant. « On ne se connaît pas bien parce qu’on a pas l’habitude de se fréquenter en dehors, et puis, ça ne fait pas longtemps qu’il bosse ici. » D’après lui, « Pierre » n’est pas là aujourd’hui : « C’est un homme d’environ 55 ans qui doit vivre en France depuis une trentaine d’années. » En banlieue, on appelle ça un daron, comprenez « un papa », un vieux, quoi : Pierre semble donc un gars qui « bosse tranquille », qui a « la nationalité française » et qui ne pose aucun souci.

Malheureusement, cela n’a pas dû suffire à Gautier Béranger, puisque visiblement, « le client en question [le vigile ne connaît pas son nom au moment où je l’interroge, ni sa fonction] l’a insulté d’après ce que j’ai compris. Il lui a même donné sa carte de visite en le menaçant. Moi, dit-il, je ne me prends pas la tête avec ça », c’est-à-dire, le racisme, les insultes, etc. Je lui demande comment était Pierre-Damien Kitenge le jour de l’altercation : « Quand je l’ai vu après, il avait pleuré, répond-il, d’une voix plus basse. Il avait les yeux rouges, ça se voyait. »

Mais tandis que je traîne pour avoir plus d’informations, une autre personne de la sécurité qui travaille directement pour Carrefour intervient. Il me signale que le personnel n’est pas habilité à discuter pendant le travail. Lui aussi a entendu parler de « l’affaire ». Il dit soutenir Pierre, qui a ou va déposer plainte contre le haut fonctionnaire. « Des trucs comme ça, on en a toujours entendu. Moi je laisse glisser. Mais on peut dire que peut-être maintenant, certains [les racistes] pensent, si on peut dire, plus souvent à voix haute. S’il veut porter plainte, c’est qu’il estime avoir la limite du supportable et il faut que ça sorte. En tout cas, c’est une affaire privée et on n’a rien à dire contre. » Il poursuit en m’affirmant qu’il est certain que la direction de Carrefour n’a pas fait de pressions sur Pierre-Damien Kitenge, alors France Info rapporte le contraire.

Contacté, la SNGST n’a pas donné de réponses aux questions sur les pressions qui auraient été exercées sur Pierre-Damien Kitenge : « Tous partis en week-end. Y a plus personne. – Même sur portable ? – On vous rappellera », me répond-t-on de façon définitive. Quant à Carrefour Bercy 2, le chargé de communication Cristophe Carrara Dentella a refusé de répondre à toute question. Entre gens biens, on ne parle pas de « ça », ça pourrait être sale.

Axel Ardes

Axel Ardes –

Articles liés

  • Assa Traoré mise en examen : le monde à l’envers

    Attaquée en diffamation par les gendarmes impliqués dans la mort de son frère, Assa Traoré, la soeur d'Adama Traoré, a été convoquée et entendue par les autorités ce mardi. Elle va être mise en examen, lui ont notifié les agents de police judiciaire qui l'auditionnaient. Après les arrestations et incarcérations des frères, voilà la grande soeur d'Adama Traoré dans le collimateur de la justice.

    Par Sarah Belhadi
    Le 02/10/2019
  • Wilson, défiguré par la police en rentrant du travail

    Le 9 mai dernier, Wilson a été violemment interpellé par un équipage de police dans son quartier, à la limite d’Aubervilliers et de Saint-Denis. Bilan : un nez cassé, un œil gonflé et ensanglanté et le souvenir d’une violence inouïe. Ce responsable associatif reconnu à la Plaine a décidé de porter plainte à l’IGPN et de raconter ce qui lui est arrivé. Pour que cela serve à d’autres. Témoignage.

    Par Ilyes Ramdani
    Le 26/07/2019
  • La marche Adama III : pleine de force, teintée de jaune

    Samedi 20 juillet, à Beaumont-sur-Oise, le collectif Adama a réuni plus de 1500 personnes pour rendre hommage à Adama Traoré, décédé il y a trois ans entre les mains des gendarmes. En présence d'élus de gauche, de syndicats et de nombreux gilets jaunes, la marche Adama III a permis de redire l'exigence de vérité et de justice des proches d'Adama et de leurs soutiens. Reportage.

    Par Miguel Shema
    Le 21/07/2019