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Il souffre encore de séquelles. « Dire que ça va mieux, ça serait un grand mot, j’ai connu une meilleure forme », lance au mégaphone Théodore Luhaka, surnommé Théo, diminué mais déterminé, devant près de 300 personnes réunies à l’appel du collectif « Justice pour Théo ». Ça n’a pas empêché le jeune homme de prendre la parole en public pour la première fois ce samedi devant le tribunal de grande instance de Bobigny. « Ce rassemblement, nous l’avons voulu parce que ça fait neuf mois que nous n’avons pas de nouvelles de la justice. Ce qu’on attend de la justice s’est qu’elle soit juste parfaite et exemplaire. On attend tous la justice de pied ferme. On espère une décision exemplaire pour les quatre policiers », ajoute-t-il, debout sur une petite tribune, face des médias venus en masse.

Théo accuse ces policiers de l’avoir violé avec une matraque télescopique lors de son interpellation le 2 février dernier dans le quartier des 3000, à Aulnay-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis. « Ils m’ont torturé. Ils m’ont humilié volontairement », s’indigne-t-il devant la foule. Les quatre agents de la brigade spécialisée de terrain (BST) ont été mis en examen. Seul un est mis en cause pour viol : il a été entendu pour la première fois cette semaine. Les trois autres policiers sont poursuivis pour violences volontaires en réunion.

Gravement blessé lors de cette interpellation, l’homme de 22 ans doit vivre avec une poche, peut-être à vie, qui le limite dans ses mouvements. Il a dû abandonner ses parties de football mais a pu reprendre un travail à mi-temps. « Néanmoins, la convalescence est loin d’être finie », précise-t-il.

« Ma famille n’a pas pardonné à la police »

Neuf mois après son arrestation, Théo, entouré de ses proches, affirme avoir pardonné aux policiers. « Je vous remercie, vous tous qui êtes ici là. Devant vous, je sais que je suis votre semblable. Mais pour les policiers responsables du handicap avec lequel je dois vivre aujourd’hui, je peux vous dire que je n’étais rien devant eux. Mais Dieu m’ordonne de pardonner, donc je dois pardonner ». Pour autant, l’Aulnaysien appelle ses soutiens à ne pas abandonner le combat et maintenir la pression que pour justice soit faite. « Je pardonne mais j’attends la justice de pied ferme. Ce n’est pas parce que j’ai pardonné que vous devez pardonner à votre tour. Même ma famille n’a pas pardonné à la police, c’est pour dire à quel point on est remontés », lâche le jeune homme.

Ce samedi, des bénévoles assurent l’ordre lors de cette manifestation qui se déroule sans aucun débordement, contrairement aux rassemblements des 11 février et 17 février qui avaient vu éclater de graves échauffourées alors que Théo était encore à l’hôpital. Bâtiments dégradés, policiers pris pour cible, voitures vandalisées par une minorité de manifestants… Ici, le dispositif de police est impressionnant. En uniforme ou en civil, les forces de l’ordre encadrent étroitement les manifestants, de la maison de la Bourse en passant par l’Hôtel de ville, la gare de Bobigny Pablo Picasso et devant le tribunal. « On est étonné de voir autant de policiers présents. Nous ne sommes pas des violeurs, ni des casseurs, souligne le frère de Théo, Mickaël. Le rassemblement est pacifique ».

« France, pays des droits de l’homme blanc »

« Policiers, vous êtes complices quand vous vous taisez », scandent par intermittence les manifestants, dont certains arborent des tee-shirt où l’on peut lire « Justice pour Théo, on n’oublie pas, on ne pardonne pas ». Sur les pancartes, « le Non à l’impunité policière » côtoie d’autres slogans comme « En France les tueurs sont en uniforme » ou encore « France pays des droits de l’homme blanc ».

« Quand on dit que la France est le pays des droits de l’homme, c’est tous les hommes », lance la sœur de Théo, Éleonore. Et d’ajouter : « Il y a les agresseurs et les victimes. Quel que soit le statut des personnes, l’uniforme n’est pas un bouclier d’invulnérabilité ». Aux côtés de la famille Luhaka, d’autres proches de victimes de violences policières ont fait le déplacement comme la famille d’Adama Traoré, mort lors de son interpellation par des gendarmes l’été dernier dans le Val-d’Oise, celle de Lamine Dieng, de Yacine, jeune homme retrouvé mort le 14 septembre à Aulnay-sous-Bois également et dont la famille réfute la version officielle d’une mort par overdose. « Nous portons ce combat et nous le menons avec d’autres familles de victimes car l’unité fait la force », assure Mickaël Luhaka. Des associations ont également répondu présent comme le syndicat Solidaires étudiants Paris 3 et plusieurs collectifs parmi lesquels Mwasi ou encore Urgence Notre Police Assassine d’Amal Bentounsi, sœur d’Amine, tué d’une balle dans le dos par un policier condamné en appel à cinq ans de prison avec sursis. Le mot d’ordre est clair : « Justice et égalité pour tous ».

« On nous dit qu’on est tous égaux devant la justice. Mais la justice n’est pas neutre, dénonce Yanis, 20 ans, étudiant en licence de sciences politiques à l’université Paris 8. La justice va vite dans le traitement de certains dossiers, mais pour nous qui vivons dans les quartiers populaires, c’est lent, on nous balade toujours ». Amal Bentounsi monte sur la tribune pour prendre la parole : « 15 personnes par an meurent entre les mains de la police, sans compter les violences physiques qui peuvent vous rendre handicapé à vie, les brimades, les humiliations quotidiennes ».

Zyed, Bouna, et tous les autres

Théo se fait le porte-voix de « ceux qui sont partis », de toutes les autres victimes de brutalités policières. « Il y en a qui sont partis dans des circonstances assez bizarres, d’autres qui sont partis sous les coups de la police. Aujourd’hui, il y en a encore qui sont frappés mais qui ne sont pas filmés, voilà pourquoi je dois m’exprimer en leur nom », explique le jeune homme. « On est devant le tribunal de Bobigny pour rappeler qu’on est toujours là, en attente de justice et qu’il faut que justice soit faite pour Théo et pour tous les autres », ajoute son frère Mickaël, en citant notamment Zyed et Bouna, deux adolescents morts dans un transformateur électrique à Clichy-sous-Bois après avoir cherché à fuir la police, il y a douze ans presque jour pour jour.

« Ce combat, ça n’est pas uniquement pour les Noirs ou les Arabes, les Roms, les Chinois, etc. C’est un combat de toute la société. Cette unité n’est pas simplement nécessaire pour une question de vivre ensemble. Le vivre ensemble, c’est un mot creux. On ne veut pas vivre ensemble, on veut vivre à égalité de droit », lâche un membre du collectif de la famille d’Ali Ziri, souhaitant garder l’anonymat.

« Neuf mois et toujours rien de nouveau, aucune réponse de la justice, s’agace Abdel, élève au lycée des métiers Alfred-Costes, à Bobigny. J’ai pleuré quand j’ai vu Théo témoigner à la télévision, quand il a dit qu’il ne pouvait plus faire de sport, qu’il était marqué à vie ». Le combat sera encore long, les participants en ont conscience. Il est 17 heures. La famille remercie tout le monde. Le rassemblement se termine comme il a commencé, dans le calme.

Kab NIANG

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