photo de l'équipe du Bondy Blog

Ensemble, faisons résonner la voix des quartiers populaires.

Le Bondy Blog a besoin de vous. Soutenez le média libre qui raconte des histoires qu'on n'entend pas ailleurs.

Je fais un don

« Rangez votre micro, ils vont vous le prendre. » La fille, camouflée sous une capuche à froufrou, s’amuse à nous intimider. « Même vos portables, faut pas les sortir. » On sourit. « Je parle sérieusement. » Elle nous fait croire, fièrement, que sa ville est une zone dangereuse, un quartier impénétrable. On sourit. Et peu à peu, elle se décontracte, son visage s’extirpe de sous sa capuche.

« J’ai 16 ans. Je suis né ici. En 2007, j’étais là. D’ailleurs, mon frère a participé aux émeutes » dit-elle, moins fière. On monte dans le bus 268. Elle nous emmène devant son école. « Ça, c’est le commissariat et ça, c’est mon école. » Trois gamines sont assises par terre. « On fait notre punition. » Elles copient cent fois chacune « Je dois rester calme en classe. » En 2007, elles lisaient à peine. « On s’en souvient vraiment pas. » Aucun souvenir des émeutes qui avaient grillé leur ville.

À quelques encablures des grilles du collège, des piliers électriques jaillissent des champs de Villiers-le-Bel. Une habitante, juste la trentaine, attend le bus. « Devant nous, là, c’est des champs de blé. Mais bientôt, y’aura plus rien, ils vont construire partout. » Le bus arrive enfin et se faufile à travers les prés de Villiers.

À la mairie, deux jeunes garçons attendent leurs amis à la sortie du collège Saint-Exupéry. « Ils ont parlé du procès des jeunes de Villiers à la télé. » Et le second détaille approximativement pour son copain qui semble largué : « Y’a deux mecs qui sont morts en 2007. Et après, c’est juste que certains jeunes ont jeté des pierres sur la police. Pour moi, c’est la faute aux deux parties, aux jeunes et à la police. » Depuis 2007, d’après eux, « rien » ne s’est arrangé. « Villiers, ça se calmera jamais. Y’a deux cités et elles se font la guerre. Elles veulent toujours s’embrouiller pour savoir qui domine la ville. »

Le cœur de Villiers-le-Bel ressemble étrangement à un village d’une province éloignée, avec ses ruelles à sens unique et ses fleurs fleuries. «  C’est notre petit village » dit une vieille du coin. Avant de se souvenir, « en 2007, on saura jamais ce qui s’est vraiment passé. On saura jamais la vérité. Mais on n’avait jamais vu ça. » Quelques nuits blanches,  où le canon des fusils avaient percé le silence. Où des jeunes, suite à la mort de deux adolescents renversés par une voiture de police, s’étaient soulevés. « C’est triste pour les gamins, reprend une dame, mais les autres doivent être punis pour ce qu’ils ont fait, y’a pas de doutes. Faut pas taper sur les flics, ils nous aident bien. »

Sur la vitrine du bureau de tabac, Villiers-le-Bel fait encore la Une du Parisien. « On s’intéressait un peu à l’histoire en 2007. Mais là, le procès en appel, on le suit pas ici » coupe la dame. Le moteur d’une moto lancée à une folle vitesse brouille la discussion. On s’éloigne. Un groupe de jeunes dit « contrôler le quartier. » Le premier prend la parole sans lever le doigt : « De toute façon, maintenant, quand on dit qu’on vient de Villiers-le-Bel, on nous regarde autrement et on nous prend pour des bandits. »

Le 268 se glisse dans les ruelles du centre-ville. On le prend en sens inverse, pour atteindre la gare de Villiers. Au fond du bus, trois garçons s’agacent, « 15 ans de prison, c’est trop. » Le premier des trois ajoute « moi, j’aime pas la justice. Et puis, on n’a même pas de preuves que ce soit vraiment eux qui ont tiré sur la police. » Et le dernier de brouiller « de toute façon, c’est des gens qui les aiment pas qui les ont balancé. C’est tout. » Au même moment, au tribunal de Nanterre, le procès en appel des « jeunes de Villiers » s’ouvrait.

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah.

Articles liés

  • Assa Traoré mise en examen : le monde à l’envers

    Attaquée en diffamation par les gendarmes impliqués dans la mort de son frère, Assa Traoré, la soeur d'Adama Traoré, a été convoquée et entendue par les autorités ce mardi. Elle va être mise en examen, lui ont notifié les agents de police judiciaire qui l'auditionnaient. Après les arrestations et incarcérations des frères, voilà la grande soeur d'Adama Traoré dans le collimateur de la justice.

    Par Sarah Belhadi
    Le 02/10/2019
  • Wilson, défiguré par la police en rentrant du travail

    Le 9 mai dernier, Wilson a été violemment interpellé par un équipage de police dans son quartier, à la limite d’Aubervilliers et de Saint-Denis. Bilan : un nez cassé, un œil gonflé et ensanglanté et le souvenir d’une violence inouïe. Ce responsable associatif reconnu à la Plaine a décidé de porter plainte à l’IGPN et de raconter ce qui lui est arrivé. Pour que cela serve à d’autres. Témoignage.

    Par Ilyes Ramdani
    Le 26/07/2019
  • La marche Adama III : pleine de force, teintée de jaune

    Samedi 20 juillet, à Beaumont-sur-Oise, le collectif Adama a réuni plus de 1500 personnes pour rendre hommage à Adama Traoré, décédé il y a trois ans entre les mains des gendarmes. En présence d'élus de gauche, de syndicats et de nombreux gilets jaunes, la marche Adama III a permis de redire l'exigence de vérité et de justice des proches d'Adama et de leurs soutiens. Reportage.

    Par Miguel Shema
    Le 21/07/2019