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Le thème de la servitude et de la traite négrière apparaît dès le programme d’histoire du cours moyen (CM2). Il est approfondi en classe de quatrième avant de revenir furtivement en classe de première. Mais, dans les trois programmes d’enseignement, le même problème persiste : pièce maîtresse, entre les XVe et XIXe siècles, du commerce triangulaire et de l’économie de plantation destinés à pourvoir l’Europe en produits tropicaux, « les Noirs n’existent qu’en tant qu’esclaves » ! Dans la plupart des manuels, c’est sous les traits d’une bête de somme ou, au mieux, d’une créature hybride mi-homme, mi-bête qu’apparaît l’Africain.

La description des Noirs, marchandises animées et corvéables à merci, est certes réaliste, historiquement avérée et son enseignement indispensable. Mais se pose-t-on la question des traumatismes que cet enseignement est susceptible d’entraîner chez nos élèves ayant des parents ou des ancêtres africains ? Comment imaginer que cette découverte dévalorisante de leurs ancêtres ne puisse pas laisser, dans leur identité, dans le respect d’eux-mêmes, des conséquences terribles ?

La plupart des grands personnages et acteurs de l’Histoire française sont blancs tandis que l’homme noir, laid, à peine vêtu, enchaîné, traqué, vendu, maltraité, n’a qu’un rôle très passif. Le Noir, c’est, d’abord, le traître qui livre ses compagnons à l’Européen contre quelques produits de pacotille ; le Noir, c’est, ensuite, la bête humaine que l’on maltraite impunément. Même dans le choix des tableaux utilisés par les éditeurs pour illustrer l’abolition de l’esclavage, c’est l’homme blanc qui est messager de cette « liberté, égalité, fraternité » nouvelle. Où est le Noir à cet instant crucial ? Que fait-il ? Il écoute, remercie, pleure de joie, « subit », au lieu d’être acteur de son affranchissement.

Quid de leur révolte, des esclaves marrons, de Toussaint-Louverture ? La résistance des Noirs ne figure même pas au programme de l’Éducation nationale qui demande à l’élève d’être seulement capable, au terme de la séquence d’histoire sur les traites, de « raconter la capture, le trajet, (sic) et le travail forcé d’un groupe d’esclaves ». Peu nombreux sont les manuels qui consacrent un dossier aux résistances des Noirs à leur asservissement.

Entendons-nous bien, l’enseignement de la traite et de l’esclavage est déterminante pour la construction identitaire des élèves d’ascendance africaine. Dès lors, comment imaginer que nos petites têtes crépues puissent renforcer leur identité, individuelle et collective, déjà fortement dévalorisée et rabaissée en France, si nous commençons d’abord par évoquer l’infériorité de leurs ancêtres ?

Nul ne conteste le travail effectué par les enseignants, inspecteurs généraux et historiens en matière d’enseignement, de recherche et de transmission de la mémoire des traites et de l’esclavage.

Il ne s’agit pas non plus de réécrire l’histoire ni de donner au Noir une place qu’il n’aurait jamais eu dans les siècles. Il s’agit juste de transmettre une autre histoire : celle du marronnage et des résistances à la servitude, celle qui explique aussi qui étaient ces Noirs avant d’être réduits en esclavage. L’enseignement des civilisations extra-européennes est indispensable pour délégitimer l’esclavage, faire prendre conscience des bouleversements qu’il entraîne et prouver explicitement que les Noirs étaient capables de vivre libres. L’histoire de ces Noirs libres, avant et pendant l’existence du système esclavagiste, rappellera aux élèves que « Noir » ne rime pas, depuis la nuit des Temps, avec asservissement.

Cela paraît peut-être évident à un adulte mais pas à un adolescent en train de se construire. Cela peut paraître évident à un historien mais pas à un jeune de treize ans.

Si on introduit dans les manuels des informations sur l’organisation des sociétés africaines, leur système politique et économique, leur production artistique, bref, tout ce qui montre qu’il s’agissait non pas d’une bande d’arriérés tout juste bons à labourer la glaise mais d’un groupe organisé, ayant des croyances, une culture et des techniques, le regard posé par le jeune Noir sur son ancêtre, et surtout sur lui-même, risque fort de s’en trouver totalement changé.

Arrêtons de faire de l’esclavage l’an zéro de l’histoire des Noirs. Rappelons qu’avant l’esclave, il y avait un homme, un peuple, une société. Telle est la voie à suivre pour écarter plus sûrement tout risque de complexe du Noir vis-à-vis du Blanc. Telle est la voie à suivre pour cesser de propager involontairement une culture de la défaite qui se transmet de génération en génération !

En laissant les programmes et les manuels tels qu’ils le sont, nous enseignons encore insidieusement la crainte, le découragement, le complexe d’infériorité, la désespérance, le larbinisme à nos enfants noirs !

Disons-le clairement : la France ne peut plus faire l’économie d’un enseignement des résistances noires à l’oppression servile ni des sociétés africaines avant la période esclavagiste. La cohésion nationale en dépend !

Gaëlle Matoiri

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