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Si vous croyez que c’est difficile d’avoir le cul entre deux chaises en assumant une double identité, ajoutez un tabouret et essayez donc d’être kabyle. Non mais attendez que je vous raconte avant de : « ouin, ouin le berbériste » ou de « ouin, ouin, la France ça se mérite ». La schizophrénie commence très tôt quand vos camarades de maternelle vous refusent dans l’alliance visant à défaire le petit Saïd à la récré : « non toi t’es un Arabe t’es comme lui. Dégage !». Ah ben tout s’explique ! Les onomatopées proférées par père quand il parle d’argent avec maman sont donc bien des éléments d’une langue étrangère. Et ce vague souvenir d’été où les camarades de jeu courent pieds nus derrière les voitures c’est donc un autre pays que Bondy. Etre Arabe on s’y fait, c’est super simple, on le devient très facilement. Une génération suffit en émigrant à Alger. Vivre dans une cité où il n’y a que des Marocains ça aide aussi. Et puis en plus c’est permis d’être Arabe en France c’est ce que disait la télé et cette association avec le pin’s d’une main jaune bizarre créée par le président. Le problème commence vraiment en primaire quand votre mère vous considère assez fort pour vous annoncer la terrible nouvelle : « yizir la langue de maman ni les gens de la cité ni les gens du parc ne la comprenne parce que c’est du kabyle, c’est d’ailleurs ce que tu es ».

J’ai toujours eu la poisse. Être une minorité culturelle c’est déjà chaud, mais une minorité dans une minorité… Et puis c’est quoi ça être Kabyle ? On n’en parle ni à la télé ni à l’école. Je sais même pas si ça a l’accréditation ISO 9001 « peuple du monde ». En plus les enfants (et les Syriens illettrés venus enseigner en Algérie après l’indépendance ; spéciale dédicace à maman) racontent n’importe quoi. Ils disent que seuls les Arabes sont musulmans et qu’avant eux les Berbères broutaient de l’herbe. Et les voila qu’ils se prennent pour les descendants de ses nobles cavaliers du désert venus empêcher mes ancêtres de manger du porc (mission en partie échouée) et de boire du whisky (mission impossible et je mets aussi les Oranais dans ce cliché).

Nous les Kabyles, on se sent donc un peu seuls. D’autant plus qu’on est relous, qu’on crie pour rien, qu’on jalouse la 405 du voisin, et que nos parents adorent faire des chichis dès qu’on veut épouser une fille qui ne vit pas au village. Sans compter ceux qui parmi nous se prennent pour la race supérieure. Amis arabophones originaires du Maghreb, si vous avez l’impression que dans ces dernières lignes j’ai décrit une partie de votre quotidien, la raison est toute simple : il y a de fortes chances pour que vous soyez aussi arabe qu’un Français est romain et que sommeille en vous un Berbère caché. Beaucoup de Maghrébins qui ont voyagé au Moyen-Orient en ont fait la cruelle expérience, quand des habitants du cru leur ont signifié qu’eux seuls avaient le droit au titre honorifique d’Arabe. Certains se sont éveillés à la berbérité par ce rejet. Après, moi je dis ça, je dis tout. Je répète ce que j’ai lu dans les bouquins d’histoire et de génétique des populations. Ça se trouve, vous descendez tous en ligne directe des premiers califes. Ça ne me pose aucun problème; les ultras-berbéristes qui réclament l’indépendance de leur bout de rocher m’énervent aussi.

L’idée de ce post m’est venue après avoir lu un article dans Marianne sur la communauté berbère de France. Le papier est sympa, raconte des trucs pas mal mais perpétue encore et toujours ce clivage entre Arabes et Berbères qui n’a pas lieu d’être, si ce n’est en linguistique peut-être. Inutile de se diviser plus que ça, même si la division est un sport national au bled. On peut choisir comme moi de voir le bol à moitié vide d’arabisme, ou de le voir à moitié plein, toujours est-il que c’est le même couscous qu’il y a dedans. Celui que mangeait déjà Jugurtha, le Vercingétorix algérien. Certes, assaisonné depuis avec quelques épices venues de l’Orient lointain. Pour finir, je dirais que le couscous n’est qu’à une place de la blanquette de veau. Je donnerai donc ce conseil à tous les enfants d’immigrés, qui comme je l’étais, sont en quête d’identité : avant de vous lancer dans ce genre d’épopée, dites-vous au préalable, que c’est en français que vous pensez.

Idir Hocini

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