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Un mode d’emploi pour le racisme ? Pourquoi faire ? Le racisme c’est le Mal, c’est tout, on a compris. C’est un peu plus compliqué que ça nous dit Rokhaya dans « Racisme : mode d’emploi ». « Le racisme ce n’est ni le Bien, ni le Mal c’est tout simplement une idée fausse », écrit-elle. Comme toutes les idées pas bien jojo, la chose raciste a su évoluer et s’adapter à son temps. Avec son livre, Rokhaya nous en propose un décryptage exhaustif.

La preuve par l’exemple : je parle depuis cinq lignes de l’auteur sans avoir une fois cité son nom de famille. On dirait c’est ma copine. Rokhaya Diallo a écrit un livre, elle est chroniqueuse à Canal +,  elle fait parti du haut du paquet pour ainsi dire, on ne se connaît ni d’Adam ni d’Eve ni de Goldorak et pourtant non, entre nous, j’ai décidé que ça serait Rhokaya tout court. Pourquoi pas, « mon petit pote », « canaillou » ou « ma denrée » pendant qu’on y est ? Pourtant j’écris bien Brad Pitt, Victor Hugo, ou Arthur Martin quand il faut les citer. Rokhaya Diallo est jeune, elle est noire, donc c’est ma pote de la cité : je la tutoie. Ben déjà ça, d’après l’ouvrage, c’est du racisme.

Bon, les marshals vont peut-être pas barrer les routes pour si peu, mais les petits ruisseaux font des grosses rivières. Tutoyer systématiquement les collaborateurs noirs, ou maghrébins, leur prêter des talents innés pour le commerce, le sport, ou le pilotage d’avion ; les commentaires sur le nombre de frères et sœurs, affirmer que la pédophilie n’existe que chez les Blancs, toutes ces petites contrariétés accumulées s’amassent au quotidien dans l’air en une masse sombre que Rokhaya Diallo appelle le « racisme atmosphérique ». Des choses qui n’ont l’air de rien comme ça,  mais qui à force de pleuvoir sur les têtes des gens, peuvent vite devenir lourdingues, selon la propre expérience de l’auteur.

Car si « Racisme : mode d’emploi » est bien documenté – Rokhaya Diallo semble en effet  avoir lu tous les ouvrages de sociologie traitant du sujet si l’on se fie au nombre impressionnant de références – elle parle aussi d’un vécu, le sien. Ainsi, Miss Diallo a reçu dans sa vie de nombreuses félicitations pour sa parfaite maîtrise du français, vierge de l’exotique petit accent propre aux  peuples des forêts si bien retranscrit dans « Tintin au Congo ».

Bien sûr, aussi, au fil des rencontres, elle s’aperçoit que les gens pensent qu’elle sait parfaitement danser, sa couleur lui confère en effet un bonus racial pour le  kuduro. Justement en parlant de race, l’ouvrage rappelle « qu’elle n’est pas une réalité biologique mais une construction dont la vivacité n’est due qu’aux croyances répandues dans la société ».

Histoire, sociologie, biologie, souvenirs personnels souvent racontés avec une pointe de drôlerie amère, l’ouvrage s’attaque au sujet sous tous les angles possibles. Même sous celui de l’humour, souvent appelé en renfort par les gens – et les ministres – pour excuser une saillie raciste. La bêtise par l’exemple : que se passe t-il quand un Juif fonce contre un mur les deux mains en avant ? Réponse : il se casse le nez. Ici, j’ai attribué une spécificité physique à un groupe d’individus stigmatisant au passage toute une communauté.  J’ai généralisé, c’est donc raciste. Caché à plat ventre derrière le buisson touffu de l’humour, on verrait quand même mon gros cul : la blague n’est même pas drôle.

Ça devient plus vicieux si je raconte celle-là : qu’est ce qu’on dit à un Arabe en costume ?  Réponse : accusé levez-vous ! Que je suis rigolo moi dis donc… Là bibi dirait pour sa défense : c’est de l’humour et je suis maghrébin, ça passe fluide. Mais non ! Ça aussi c’est du racisme, car on pourrait penser que j’ai intégré moi-même les préjugés qu’on porte à ma communauté. Et en plus je les véhicule. Ce raisonnement pointé du doigt par le livre est loin d’être complètement idiot, je vous assure. Car non, je ne pense pas que tous les Maghrébins en costar vont au tribunal, mais oui par contre, je trouve que les Kabyles ont trop souvent tendance à se moucher le nez en se bouchant une narine avec le pouce et en soufflant très fort dans l’autre, pour évacuer un bon galon d’ectoplasme au beau milieu de Carrefour. Je pense aussi que les boulangeries tunisiennes font du pain dégueulasse qui croque comme du petit bois. Et ça c’est raciste, en plus c’est faux.  En 2008, un fils de Carthage qui tient boutique à Paris a gagné le prix de la meilleure baguette de la capitale et le grand Zizou a toujours eu le nez propre à ce que je sache.

C’est pour ça que j’ai bien apprécié le livre, il y a matière à réflexion et à beaucoup de remises en question. Même si un simplet modèle géant de mon espèce ne pourra jamais s’empêcher de rire d’absolument tout et n’importe quoi.

Idir Hocini

Rokhaya Diallo, Racisme : mode d’emploi, Larousse,  224 pages.

L’auteur dédicace son livre, jeudi 31 mars à la belleviloise.

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