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BEST OF. Organiser une rencontre entre les jeunes et les professionnels pour envisager le futur, créer du réseau, accompagner, devrait mobiliser le plus grand nombre, pourtant l’individualisme et l’inaction rendent la mission difficile. Lettre ouverte.

Il est 7h14, je suis dans le RER A en direction de Marne-la-Vallée. Je suis crevée ce matin, je peine à garder les yeux ouverts, je vais être en retard, de quoi ravir mes élèves… Je suis rentrée hier soir assez tard, il était presque 00h30. Mais ce matin, je ne suis pas d’humeur, je suis contrariée. La colère s’est entremêlée à la lassitude qui s’est elle-même greffée à la démotivation. Ce goût acerbe me pousse à sortir mon carnet et à écrire.

Écrire quoi ? Une lettre. Mais à qui ? Je ne sais pas, mais je veux écrire à quelqu’un, je veux faire partager mon ressenti, mon expérience. Qui la lira ? Peu importe, mais cette lettre il faut que je l’écrive. Pour la deuxième année, on organise notre afterwork « Réseaux & Échanges ». On ? Le B.A-BA, Besoin d’Agir en BAnlieue. Il s’agit d’une asso qui a vue le jour en novembre 2012 sur le quartier des Quatre Chemins à Pantin, en Seine-Saint-Denis.

Le concept de notre association : donner un coup de pouce scolaire et social aux élèves moyens. Ce sont ceux qui ont entre 8 et 11/20. Dans le jargon, on dit qu’ils sont « le ventre mou de l’Éducation nationale ». On voulait s’occuper et accompagner des élèves moyens qui sont ni intégrés dans les dispositifs spécifiques pour les décrocheurs, ni ceux qui sont insérés dans des filières d’excellence. C’est alors qu’entre copines, on s’est lancées dans cette aventure : favoriser la réussite scolaire chez les jeunes issus des quartiers populaires, par le biais de préparation intensive aux examens, par la mise en place d’afterwork et enfin par la conceptualisation de café-citoyens. En somme, tout ce qu’il manque à un jeune qui vient de la France d’en bas : un capital social, culturel et économique. Nous avons choisi de suivre les jeunes âgés entre 15 à 25 ans. Un défi fou, ambitieux, mais réalisable et surtout un devoir.

Un devoir, une dette que nous avons envers nos familles, envers notre « communauté » sociale, sociétale, territoriale et ethnique. Pourquoi nous ? Parce que nous faisons partie des jeunes qui « ont réussi », nous faisons partie de ceux « qui s’en sortent ». D’ailleurs j’en ai marre d’entendre ce bout de phrase, s’en sortir, qu’est ce que cela veut dire s’en sortir ? Devoir s’en sortir, on a construit tout un concept fantasmagorique autour des jeunes issus des quartiers populaires. Ces derniers sont dans l’obligation de s’en sortir. Les autres seront assimilés à des fainéants, à des gratteurs ou des loseurs. L’ascenseur social n’aura pas fonctionné pour ces derniers et ils seront condamnés à vie à vivre dans leur quartier. Mais s’en sortir c’est quoi ? Obtenir un CDI, accéder à la propriété privée, fonder une famille ? Une vie banale ou un vrai défi pour un jeune qui vit de l’autre côté du périph ?

Nous faisons alors partie de ceux qui ont cru en l’égalité des chances et à l’école républicaine. Ceux qui ont réussi à se construire un capital social et culturel grâce à l’école et au système D. Dans notre cas, effectivement, nous sommes tous titulaires du bagage intellectuel et culturel, alors à nous de rendre l’appareil. Il s’agit un pacte tacite, transmis de génération en génération à la même méthode qu’Amadou Hampâté Bâ.

Le B.A-BA est devenu alors un concept évident à mettre en place et tenter au maximum de donner les outils aux plus jeunes pour éviter les obstacles et surtout anticiper les difficultés. L’afterwork « Réseaux et Échanges » fait partie de nos missions. L’idée est de permettre aux jeunes de se constituer un carnet d’adresses et donc se faire du réseau, quelque chose d’ailleurs qu’on oublie d’apprendre aux élèves dans les établissements classés en Zep, Rep etc..

Nous avons alors réalisé notre événement. Nous avons eu la chance d’avoir le salon d’honneur de la mairie, lieu symbolique pour nous et pour les jeunes. Tout était au rendez-vous ! Un buffet bio de qualité, des animations, des jeunes apprêtés et motivés venus directement des cours avec des CV, bien sapés et prêts à affronter un exercice pas évident : s’adresser à un professionnel et essayer de prendre sa carte dans l’espoir plus tard d’avoir un stage, une alternance ou un job d’été. Nous avons même réussi à avoir le parking pour les invités et des professionnels venus de loin pour conseiller, aider, et avec des offres de stages et de job.

Tout le monde était satisfait de l’afterwork autant les professionnels, que la relève, que les bénévoles ou encore les travailleurs sociaux. Tout le monde s’est réjouit de l’initiative, de la rencontre et des échanges sauf moi. Pourquoi ? Parce qu’en off, j’ai galéré à mobiliser des professionnels issus des quartiers populaires, j’ai galéré à fédérer les associations de quartiers qui sont constamment dans des luttes internes ce qui porte préjudice aux jeunes, j’ai galéré à contacter les institutions qui aident et accompagnent les jeunes comme la Mission locale.

Ma liste de reproches est longue. Mais le reproche qui fait mal est celui que j’adresse directement à cette classe montante des quartiers qui reste inactive, inerte, individualiste ! On se plaint, on attend une aide ou une action venant de l’extérieur du territoire. On jacte trop, mais on agit peu. Pire, on remet la faute sur les autres. Peut être qu’à l’instant ces mots sont sous l’emprise de la colère et pas totalement partiaux, mais ils sont justifiés et justifiables.

Et j’ai été déçue et surtout découragée. Cela fait maintenant bientôt cinq ans que je me bats pour faire avancer les choses. Je me bats pour faire bouger les lignes et cela bénévolement ! Au nom de la liberté, l’égalité et de la fraternité. Je ne sais pas si c’est un mythe, une légende, mais j’y crois, car on m’a toujours martelé « que seul on va vite, mais ensemble on va loin ». Alors, seule je ne n’irai pas vite, seul B.A-BA n’ira pas loin. Car les problèmes socio-économiques dans les quartiers sont trop complexes.

Les artistes engagés avaient déjà mis en lumière cet immobilisme. Le titre de Kery James « Constat amer », celui de Diam’s « Petite banlieusarde » ou encore d’autres titres du groupe la Rumeur, NTM et tant d’autres. Dix ans plus tard, les choses ont peu bougé. Alors vous qui êtes en train de me lire, il est encore temps de réagir. Ne soyons pas inactifs, ne soyons pas indignes. Ne soyons pas insensibles, encore moins insensés. Nous sommes tous responsables et nous avons tous notre part de responsabilités.

Notre pays a besoin de nous, notre jeunesse a autant besoin de nous. Ne sous-estimons pas la vague bleu marine qui peut et qui va envahir les quartiers en 2017 si nous régissons pas dès maintenant, la montée des extrémismes attisent la haine et divise. Ce n’est pas le moment de larguer les amarres, c’est le moment d’être éveillés, vigilants, de s’ouvrir, de se mobiliser.

Alors, répondez présents lorsque les associations mettent en place des manifestations socioculturelles. Cela leur donnera de la force et du courage de continuer. Répondez présents lorsque des jeunes montent des projets, accompagnez-les ! C’est en les soutenant qu’ils croiront en l’égalité des chances et briseront le plafond de verre ! Répondez présents aux manifestations politiques et sociales dans vos quartiers ! N’ayez pas honte de parler de politique, de religion, de culture ! Le civisme passe par la liberté de parole, de penser et croire. Le monde bouge, les mentalités et mœurs évoluent, à l’ère de la globalisation ne laissons personne sur le banc de la société !

J’arrive à ma station de RER, il est 8h03, les élèves m’attendent devant la salle de cours, je ferme alors cette lettre avec plus d’apaisement et surtout avec plus d’énergie. Quand je vois ces visages juvéniles, je ne peux pas baisser les bras. En tout cas, pas maintenant. Ils ont besoin de moi comme j’ai besoin d’eux. Une question me taraude, à vous la relève du B.A-BA : Besoin d’Agir en Banlieue, je pense qu’il est temps de changer le sigle : On a plus Besoin d’Agir mais d’Action. Besoin d’Action en Banlieue.

Nadia Azzaz

Article initialement publié le 22/04/2016.

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