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La ville tremble, la ville tousse, la ville gémit. Epinay-sur-Seine disparaît jours après jours et renaît jours après jours de sa poussière, du bruit, des machines, des camions déversant terre et gravats en saccade dans un grand vacarme sur des sols meurtris. La population est souvent mécontente car le quotidien en est perturbé, mais d’autres pensent à l’avenir et sont ravis des premiers changements.

Il est 8 heures, la métropole s’éveille. Des hommes aux visages marqués par le labeur de la veille arpentent les artères du patient. Dans quelques heures, ils vont s’atteler à la tâche pour bousculer, modeler la ville à coup de biceps et de sueur. Ils se rendent au cœur du macadam et des strates de béton. Ils rejoignent ces habitations cubiques blanches ou grises parfois taguées, autrement appelées containers ou préfabriqués. Dès le début des travaux ces bicoques sont apparues, s’appropriant le coeur de la ville.

Les travailleurs s’y changent, prennent un café, fument une cigarette et s’équipent du nécessaire. Le temps s’écoule lentement. La discussion puis le silence laisse place au glas du regroupement. C’est le moment où les ouvriers reçoivent les directives de la semaine ou de la journée de la part des chefs d’équipe.

Sur les chantiers des ouvriers de toutes les origines se côtoient, se chambrent, s’épaulent. On retrouve : des hommes de surface transportant ou déchargeant le matériel, des hommes taupes qui se remarquent par le bruit sourd qu’émet leur marteau piqueur dans la tranchée, bien loin du cri sec de la pioche et enfin, les hommes des sommets réhabilitant ou détruisant des immeubles étage après étage, façade après façade.

Les veines de la cité s’ouvrent, se morcellent, se découpent mais rien ne circule. Le goudron s’y dépose couches après couches. Le compacteur gronde, la ruche d’ouvriers s’active autour et dans toutes les langues. Ils aplanissent, grattent, réajustent les bordures des futures routes à travers les vapeurs émises par le goudron chaud. Les corps et les outils s’harmonisent, s’articulent et grincent.

La main et la pelle ne font plus qu’un. La pelle frappe la terre de notes fermes et claires. A quelques pas, on entend le crachotement des bétonnières libérant le roulement des graviers. Sans crier gare un son strident s’échappe d’un immeuble, rejoignant la valse et les basses des mini-pelles mécaniques.

Les ombres sur le sol s’effacent quelque peu : il est midi. Les moteurs et les muscles s’arrêtent de rugir. Les ouvriers déjeunent ensemble. Les morceaux de contreplaqué et autre parpaings deviennent des tables et des chaises improvisées. Ce qui donne par les jours de beau temps de véritable barbecue aux abords des chantiers. Les heures de pause permettent des instants de relâchement. Ils interpellent la gente féminine avec humour, discutent avec les passants de l’avancé des travaux. Entre eux, ils discutent des galères de chantier puis de tout, et de rien.

Les gilets fluo, les chaussures de sécurité, les traits fatigués s’endossent à nouveau : il est 13h. Les chefs d’orchestre circulent dans les rangs en martelant la boue, tout en déversant les consignes et leurs remarques dans l’air. Les sculpteurs continueront leur ouvrage jusqu’à 16h30 et des balayures de ferrailles.

Fin de journée. Les silhouettes fatiguées, frêles, allongées, rondouillardes, roublardes d’une journée harassante rejoignent les préfabriqués pour se changer. Les ouvriers vérifient une dernière fois leur effets personnels pour s’assurer de ne rien oublier. Ils quittent les lieux, se saluent et s’éparpillent.

Julien Trésor

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