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En ce soir de l’Aid El Kebir, je pousse la porte du foyer Sonacotra de Bondy. Sans être insalubre, l’endroit est un peu sordide. Chambres minuscules, douches et cuisine communes, mauvaises odeurs. C’est là que loge Mamadou Sarr, ancien tirailleur sénégalais de l’armée française. En ce jour de fête, il est avec un de ses compagnons, attablé devant un festin. Même si, dans cette chambre de 9 mètres carrés, cela signifie manger dans une casserole posée à même le sol. « En 36 ans, c’est la première fois que je suis loin de ma famille pour la fête. La fête sans la famille c’est pas vraiment la fête » dit-il. Ces hommes à la poitrine décorée ont passé leur jeunesse sous les drapeaux français et sont ici pour se soigner. Mais avec 27 euros par mois, vivre en France est un combat quotidien, aussi dur que ceux de leurs années de service, et pas forcément moins dangereux. « C’est vraiment pas facile, dit-il. Avec ce qu’on touche c’est impossible de vivre ailleurs qu’au foyer. La France nous a lâché ».

Les tirailleurs de Bondy attendent toujours la revalorisation des pensions promises par le Président Chirac dans la foulée de la sortie du film Indigènes. Ce qui fait tenir Mamadou Sarr, dans ces conditions, ce sont ses compagnons « Vivre seul dans cette chambre est impossible, dit-il, ça démoralise. Dieu merci il y a cette fraternité entre nous. Parce que la nuit tombée, quand tu te retrouves seul dans ton lit, ça remue dans ta tête ». Son voisin de chambre renchérit : « Comme à l’armée, on est uni dans l’épreuve. Quand l’un de nous est malade ou qu’il a besoin de quoi que ce soit, les autres font tout ce qu’ils peuvent ». Evoquer nos principes républicains les fait doucement sourire. « C’est de la théorie. La fraternité n’existe pas. On nous a trop longtemps oubliés. Les seuls à nous aider encore sont les associations de vieux combattants. Ils ont toujours été là, avec eux il y a de la fraternité ». Les relations entre les tirailleurs du foyer Sonacotra et la population de Bondy sont très restreintes. « Il y a du respect, confie Mamadou Sarr, mais pas d’échanges. On ne reste qu’entre nous. Sauf la fois où vous, du Bondy Blog, nous avez invités durant le ramadan ».

Cette soirée du 20 novembre 2006, où nous avions prévu de rompre le jeune avec eux à la suite d’une petite réception en leur honneur, les a beaucoup touchés : le Bondy blog aura eu droit à sa carte de vœux pour le nouvel an. Je me souviens avoir demandé à l’un d’eux s’il avait combattu en Algérie. Il a dit oui, très gêné. Pour le détendre, je lui ai raconté la blague de Fellag, l’humoriste kabyle : « beaucoup d’Algériens de la montagne en vous voyant débarquer dans le bled ont cru que les Français étaient noirs ». Il répond que la parole donnée est importante, qu’il a servi en Algérie parce que la France l’avait mis là, et qu’il n’y avait pas de haine contre les Magrébins chez les tirailleurs. Je lui raconte alors comment mon grand-père, qui combattait les Français, a été un jour surpris par une fouille militaire, dans un village, au moment où il était assis en treillis à table avec des compagnons d’arme. Le soldat français qui était entré dans la mechta était un tirailleur sénégalais. Il n’a pas tiré. Il a dit qu’il était là en éclaireur, que les autres allaient arriver et qu’il serait bon que tout le monde disparaisse.

Pourquoi je lui ai raconté ça ? Parce que je pense que la situation des tirailleurs sénégalais de Bondy ou d’ailleurs est assez difficile comme ça pour qu’on vienne leur reprocher injustement d’avoir servi dans une guerre achevée depuis 45 ans.

Idir Hocini

Idir Hocini –

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