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Il se fait appeler Toufik, frôle la quarantaine, il est « à la rue », le titre du blog qu’il alimente depuis maintenant plus d’un an. Chaque jour il raconte son quotidien et par l’intermédiaire de son média, il essaie de trouver une utilité à sa vie. Il est musulman pratiquant et sa foi, dit-il, l’aide à tenir debout.

Il a quitté sa famille avec qui il ne s’entendait pas, sa ville ensoleillée du sud, dans l’espoir de trouver un emploi à Paris. La capitale, parce qu’il voulait fuir son passé familial, parce que, aussi, pour se reconstruire, le soleil du sud ne suffit pas pour trouver un job. Avant de venir à Paris, il en a envoyé des centaines de lettres de postulations. En vain. Alors pour fuir un mal-être qui l’habitait, il a préféré tout laisser derrière lui pour une nouvelle vie.

Sa nouvelle vie, c’est dans les rues de Paris qu’il la passe. Il ne connaît personne et se retrouve emploi, sans logement, avec son baluchon et son ordinateur portable pour seul compagnon. Il traverse l’hiver et dort dans des abris de fortune telle qu’une cabine téléphonique. Il est devenu invisible aux yeux de tous, alors pour communiquer il se sert d’Internet. Il se connecte via wifi dans un Mc Donald.

Il crée son blog et reçoit près de 500 visites par jour. Des messages de soutien, d’encouragement. Il fait aussi des rencontres. Des personnes lui viennent en aide, lui apportent de quoi se nourrir, un soutien moral. Parfois elles lui offrent l’hospitalité d’une nuit ou deux. Pourtant il insiste sur le fait que ce n’était pas son but premier mais comme il l’indique en introduction de son blog : « J’ai ouvert ce blog, pour mettre un peu d’utilité à ma vie… » « Il ne s’agissait donc pas de l’ouvrir parce que je n’avais personne pour « m’aider » à portée de main, dit-il. Sortir d’une norme qui est celle d’avoir un toit, un emploi et une famille, à un sac-à-dos et encore… ça vous projette dans un monde totalement différent. On habite ensemble mais pas dans le même monde. Il y a des blogs sur tout et n’importe quoi sur le net, tout le monde a un droit et le droit d’expression, moi, pas moins que celui qui a tout le confort matériel. Je ne suis en rien inférieur à celui qui a tous les biens possibles et inimaginables. »

Il me parle aussi des rencontres qu’il a faites avec les gens qui « habitent » dans la rue. « C’est extraordinaire toutes les richesses éthiques que peuvent contenir ceux qui se retrouvent sur le bord de la route », dit-il. Il se sent plus proche des SDF musulmans comme lui, les aborde plus facilement, sans doute parce qu’il estime qu’il a plus de choses en commun avec eux. Ou peut-être parce qu’il préfère parler plus théologie que « bistrologie »… Des préjugés, qui n’en a pas ? Les SDF sans doute n’échappent pas à cette règle, même entre eux.

Il y a « Sheykh », qu’il appelle ainsi par « respect pour son grand âge ». « Sheykh Mouhammad s’est mis à pleurer devant moi lorsque je lui ai tendu quelque chose, il est plus démuni que moi encore, il m’a dit : « Tu ne m’as rien donné, et je n’ai rien reçu… Car le propriétaire (Dieu, ndlr) du bien que tu me présentes, reste le même… » »

Un jour, alors que je lui apporte quelques fruits et du pain, Toufik les partage dans un sourire avec un père et son enfant vivant dans la rue. Pour résister, il puise dans sa foi. « Si je n’avais pas le souvenir constant de Dieu, il y a probablement très longtemps que je serais soumis à l’alcool et d’autres dérives encore, qui m’empêcheraient de garder une certaine lucidité », confie-t-il.

J’ai rencontré Toufik il y a un an et sa situation aujourd’hui n’a pas beaucoup évolué. Il est affaibli par l’accumulation de problèmes de santé après deux ans de vécu dans la rue. Il a quitté Paris cet hiver pour Orléans où il a trouvé un appartement « temporaire » pour se loger. Il a fini par rejoindre le soleil du sud à Perpignan, où la température, plus agréable, lui permet de ménager sa santé fragile. Il me dit ne plus avoir les problèmes de circulation de sang qu’il avait sur Paris, et affirme qu’en réalité, « le soleil, ça change tout ».

Il a « occupé » un appartement pendant une semaine mais a préféré dormir dehors plutôt que de rester dans ce logement qu’il dit « insalubre », situé dans un « quartier mal famé et grouillant de bruit ». Et puis, il ressent un sentiment d’étouffement quand il se retrouve entre quatre murs. Mais il faudra bien qu’il se résolve à loger « entre quatre murs », car son corps, malgré le soleil, « ne répond plus ». Il se rend compte que trop longtemps il a souhaité se débrouiller seul et a refusé des aides. Sa situation de SDF, il dit ne pas l’avoir voulue. Etre H24 dehors est une lutte de tous les jours, les questions qui viennent à l’esprit de Toufik chaque matin sont : « Où vais-je dormir ce soir ? Que vais-je manger ? »

Les aléas de la vie l’ont mené sur cette route qu’il ne pensait pas sans issue. Loin de cette famille qu’il a fuie et sur laquelle il ne veut pas s’épancher, il a souhaité devenir un homme neuf. Il a voulu se prouver à lui-même qu’il pouvait s’en sortir seul. Maintenant il regrette, et s’il devait revenir en arrière… « Si c’était à refaire, mon objectif premier serait de trouver un appartement dès mon arrivée à Paris, car rester trop longtemps dans la rue, psychologiquement la tête en prends un coup. »

Chahira Bakhtaoui

http://alarue.over-blog.com/

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