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« Si ta grande sœur fait un article sur nous, on la défonce. » C’est ce qu’un petit garçon de onze ans a dit à ma petite sœur. Entre deux parties de billes, dans la cour de récré. Ce « Nous » dont parle le petit garçon, ce sont les « jeunes » de la cité. Ceux qui occupent la rue, en bas de chez moi, depuis de nombreuses années. Cagoulés, habillés en noir, on dirait des ninjas. C’est peut-être pour ça que des gamins prennent exemple sur eux, peut-être pour ça que ces jeunes sont des modèles. Ils leur rappellent leurs héros de dessins animés favoris, des héros dont l’ennemi est la police.

Le quartier dans lequel j’habite est l’un des plaques tournantes de la drogue. Tous les week-ends, de nombreuses voitures s’arrêtent pour acheter de quoi fumer, se droguer. Certains de ces jeunes étaient à l’école primaire avec moi. On peut dire qu’on a pris des directions différentes. Ils ont « choisi » le trafic de drogue. Je connais tous leurs codes.

Quand les guetteurs remarquent l’arrivée de la police ils se mettent à hurler de toute leur force «  Arténa ! Arténa ! ». Je cherche encore d’où vient ce mot mystérieux. Dans tous les cas, c’est leur code pour dire « Attention ». Dès que le mot est dit, ils se mettent tous à détaler comme des lapins, ils courent dans tous les sens. Vu d’en haut, avec mes nouvelles fenêtres, c’est comme si j’avais un écran 16/9e et que je regardais un film d’action. C’est très palpitant. Le problème c’est que la fin est toujours la même. Les jeunes courent plus vite, et en général, la police rentre bredouille.

Mais ces derniers temps, ça change. Les riverains en ont marre. Marre d’entendre ces jeunes hurler, marre d’avoir à supporter leur rires, et leurs cris à 2 heures du matin, marre de ces trafics de drogues en bas de chez eux. Ils se sentent de moins en moins en sécurité, et osent briser la loi du silence. Celle qui les obligeait à se taire, par peur de représailles. Alors, les gens appellent la police. Dès qu’il y a un souci.

La police vient de plus en plus souvent en bas. Auparavant on ne la voyait quasiment pas. On a le droit à toute une équipe. Est-ce dû aux élections cantonales ? C’est la question que tout le monde se pose. En tout cas, il y a au moins quinze policiers à chaque fois. Et ça se met à courir, à gesticuler dans tous les sens, à crier. C’est semblable à une sorte de danse. Ou de sketch. Selon le point de vue, la scène peut être comique. Tout le monde court. La police cherche, les jeunes se cachent et rigolent. La police s’énerve et finit par s’en aller. C’est une partie de cache-cache géante, en somme.

Dès que les policiers s’en vont, trente secondes plus tard, les jeunes sont déjà assis à leur place habituelle. Sur leur canapé. Parce que oui, ils s’offrent même le luxe d’avoir un canapé. Ils ont dû le récupérer quelque part. Et parfois même, lorsqu’un de leurs amis revient de prison, ils taguent « Bienvenue » sur les murs. Pourquoi fêter ça dans la maison de l’un d’entre eux, si la cité toute entière leur appartient ?

Le problème, qui fait que les choses stagnent, c’est que la plupart des dealers sont mineurs. Mais pas seulement. J’ai pu remarquer qu’il s’agissait d’un réseau très bien organisé. Il y a les guetteurs, dans la rue, qui crient dès qu’ils voient une voiture de police (ou des policiers en civils, ils les connaissent tous). Il y a le guetteur du guetteur, qui hurle lui aussi mais quelques mètres plus loin. Et enfin les dealers. La police n’a donc même pas le temps de faire un pas, que les dealers sont déjà loin.

Dans cette cité, j’ai vu deux jeunes hommes mourir. Tués lors d’une fusillade, il y’a un an et demi. Tout ça pour de sombres histoires de drogues. Ici, tout le monde se demande, quand la partie de cache-cache prendra fin.

Sabrina (pseudonyme)

Photo : Nicolas Oran (banderole à Saint-Denis)

Paru le 23 mars

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