ILS FILMENT LA BANLIEUE. Askia Traoré, 40 ans, vient de terminer son second court-métrage, Nulle Part, interprété par Djedje Apali et Sophie Vaude. Une histoire de retrouvailles avec le passé sur fond de Psykik Lyrikah. Portrait.
Au départ il était producteur et s’appelait Abdoulaye. Comme il est mal vu de passer de la prod’ à la réalisation, il a troqué son prénom pour Askia tout en gardant Traoré. Son nom de famille tchadien teinté de Mali par ses arrière-grands parents.
Askia Traoré est le petit dernier d’une famille politisée de deux enfants (père professeur de français et d’arabe, mère aide-soignante). Né à Beyrouth (Liban) un jour de 1973, il fuit la guerre à l’âge de deux ans, direction le Tchad. Puis le Tchad trois ans plus tard direction la France, en tant que réfugié politique car sa famille est « blacklistée » par le régime d’Hissène Habré, ce président qui gouverna le Tchad de 1982 à 1990. Depuis 2000, l’ancien chef d’État est d’ailleurs inculpé par la Cour internationale de justice (CIJ) et en attente de jugement pour crimes contre l’humanité, crimes de guerre et actes de torture.
La famille s’installe à Lyon pour se rapprocher d’une petite communauté tchadienne qui y est établie. Elle trouve un logement à La Duchère, cette « cité dans une ville bourgeoise » ancrée à flanc de colline du 9e arrondissement. « C’était un quartier pour les pieds-noirs puis les Algériens sont arrivés, et ce qui était chouette, c’est qu’il y avait plein de nationalités et beaucoup de Blancs ». Là, Askia Traoré connaît une enfance « compliquée » sans savoir où est sa place : « on vivait comme des pauvres alors qu’on ne l’était pas vraiment ». À l’époque, vivre dans un quartier signifie rêve compliqué : « à part dans le foot, on n’avait pas de modèles ». Avec seulement trois familles noires dans le périmètre, le racisme ne lui est pas inconnu. Racial d’un côté, « avec les Maghrébins mais on était habitué, au Liban on appelle les Noirs « abid » : esclaves », social de l’autre, « c’est marqué que tu n’es pas du même milieu ». En 1983, la Marche pour l’égalité démarre du côté des Minguettes, de l’autre côté de Lyon, mais Askia est trop jeune pour y participer. « On était sous Mitterrand mais la France était choquée par ce truc-là : comment des gens qu’on ne doit pas voir se font voir, marchent et réclament quelque chose ?»
« Très mauvais » à l’école parce qu’il ne s’y sent pas non plus « à sa place », Askia se laisse aspirer par « la culture du médiocre » et n’espère qu’une chose : vivre par le dessin. La conseillère d’orientation aura vite fait de le décourager : « Elle m’a dit qu’il fallait être bon en maths ». Baptisé « Scorsese » par ses amis, la passion du ciné le pique très vite. Il regarde en cachette tout ce qui passe à la télé. « Je faisais semblant d’aller me coucher puis je revenais »), de Rambo à Freaks de Ted Browning ou Les contes de la lune vague après la pluie de Kenji Mizoguchi. L’envie de réaliser est là depuis ses 16 ans mais à l’époque déjà, il pense la porte fermée. « On te dit que c’est un milieu très fermé, loin, à Paris ». Après un Bac G (l’équivalent du Bac STT), passé sans intérêt, Askia oscille entre un BEP, des voyages au Gabon, au Mali et en Floride, des films en HI-8 et une licence de cinéma à Lyon II.
De retour en France, Askia a vent d’un projet de salle de cinéma. Il gravit tous les échelons de Ciné Duchère jusqu’à finir directeur adjoint, allant même jusqu’à créer un festival de films documentaires, Histoires Vraies, toujours actif à ce jour. Puis, comme beaucoup d’autres Français, ses pas le mènent à Paris où un cinéaste tchadien, Issa Serge Coelho, l’embauche dans sa société de production. Suivent plusieurs années où Askia collabore avec des réalisateurs africains expatriés. Par la suite, il se sentira « atterré par les attitudes et le potentiel gâché par les cinéastes eux-mêmes ».
Peut-être est-ce pour cela que son premier court-métrage Nola, tourné en 2010 à Grenoble avec l’actrice Mata Gabin se trouve connoté « film africain » par les festivals alors même qu’Askia les envoie sous le label « français ». Une situation qu’il déplore : « les programmateurs de festivals devraient se mélanger, ils reproduisent un regard paternaliste et colonialiste », qu’il explique aussi par le fait que « dans le milieu du cinéma, les Noirs français, c’est le désert. Beaucoup se sont fait happer par les clips vidéos. Et puis, il n’y a pas de producteurs Noirs. Quoi qu’on dise, ça joue énormément ».
De la France, il regrette que le rapport à l’Afrique n’ait pas beaucoup évolué, « on est toujours dans une relation dominant/dominé. Les théories de Gobineau ne sont pas si vieilles que ça ». Pour lui, d’ailleurs, le traitement médiatique de la banlieue depuis trente ans « n’a pas changé. C’est juste le mot « banlieue » qui a été remplacé par « musulman » ».
Son deuxième court-métrage Nulle part, tourné à Rezé dans la banlieue de Nantes, aborde justement le thème du retour au quartier. Celui où l’on jette un premier regard en arrière en se demandant si l’on n’aurait pas dû faire les choses différemment. En regardant vers l’avant, Askia aimerait bien gérer un festival ou un cinéma de quartier tout en réalisant ses films en parallèle. En banlieue, certes. Mais pour en filmer « les gens », « de manière déviée plutôt que par ses décors ou ses barres d’immeubles ».
Claire Diao
Projection de Nulle part jeudi 4 octobre 2013 à 20 heures à La Fémis, 6 rue Francoeur 75018 Paris métro Lamarck-Caulaincourt (ligne 12).
