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Christian Poveda était un môme de Saint-Denis. Du même bled que les NTM, il adorait la culture urbaine : le graff, le hip-hop et le rap, surtout. Installé au Salvador ces dernières années, il était toujours inscrit sur les listes électorales et essayait de voter chaque fois qu’il le pouvait dans le bureau de vote de sa Cité Floréal. Ses culottes courtes, il les avait usées sur les mêmes bancs d’école que Didier Paillard, le maire de la ville. Le 3 septembre, c’est ce dernier qui appelle Juliette et Salah pour leur annoncer la triste nouvelle qu’il vient d’apprendre par le flash de 7 heures sur France Info. Christian Poveda (à droite sur la photo) a été tué par balles, dans la nuit, à San Salvador. Les circonstances de sa mort restent non élucidées, chacun y allant de son hypothèse.

Juliette Seydi qui l’avait connu au Lycée Paul-Eluard est encore sous le choc : elle avait reçu un email de lui 48 heures plus tôt pour préparer sa venue dans la ville et organiser des rencontres-débats autour de « La Vida Loca », avec des lycéens notamment. « Christian  tenait absolument à montrer son film aux jeunes et à débattre avec eux. Il voulait leur montrer que la violence des gangs ne menait qu’à la prison ou la mort. Il voulait aussi démontrer avec ce documentaire que, sans éradication de la misère, le tout sécuritaire prôné par Sarkozy ne résoudrait rien des problèmes d’insécurité de certains quartiers. Pour enrayer la violence, le gouvernement du Salvador avait employé des méthodes similaires qui n’avaient absolument rien changé, sinon renforcer la présence de ces gangs. » En fouillant dans sa mémoire pour raconter son ami, le visage de cette brune pétillante irradie : elle sourit sans cesse en multipliant les superlatifs et les anecdotes sur cet homme au parcours hors du commun.

Salah Khemissi, lui, n’arrive pas à parler de « Popo » au passé : « C’est un révolté ! Il ne supporte pas l’injustice », commence-t-il. Au fil du récit, ce militant associatif décrit un baroudeur costaud très charismatique que nul danger n’arrêtait jamais pour aller « shooter ». Le virus, il l’avait attrapé tout jeune au club photo de sa cité. En 1977, il sort son premier scoop en interviewant un membre du Front Polisario. C’était une première. « Il était incroyablement culotté, il n’avait peur de rien. Je me rappelle de notre voyage en 94 aux Etats-Unis : un soir, il m’a embarqué dans les quartiers les plus chauds de Los Angeles à la recherche de tagueurs et de graffeurs. Quand il avait décidé quelque chose, rien de pouvait l’arrêter. »

Pour Salah, dont le festival Hip hop qu’il organise en octobre à Saint-Denis rendra hommage à Poveda, le photoreporter et documentariste était avant tout un artiste doté d’un talent fou. « On n’avait pas les mêmes yeux ! Pendant notre voyage, j’avais un appareil jetable, avec, il a fait des clichés du Grand Canyon extraordinaires. Quand il prenait une photo, il collait tellement fort son œil à l’objectif, que l’appareil devenait son œil. » Le plus impressionnant est sa réussite professionnelle, selon Salah : « Des grands photographes et documentaristes issus de la banlieue, il n’y en a pas tant que ça. » Et si Christian Poveda allait chercher ses « gènes » au fin fond de l’Amérique latine, il revenait toujours voir ses amis de Stains et Saint-Denis, ou son ancienne gardienne, les bras chargés de cadeaux. « Et puis, reprend Salah, ça l’énervait d’entendre ceux qui parlaient mal de la banlieue sans même la connaître. »

Un jour, Salah avait tenté de mettre en garde son ami sur les risques qu’il prenait au cours de ses reportages : « Fais gaffe, tu risques de prendre une balle. » « T’inquiètes, l’avait rassuré le reporter, et puis si je dois mourir, je mourrai un appareil photo à la main. » Qu’ajouter à cela. « Christian voulait vivre pleinement sa vie et c’est ce qu’il a fait. » Un regret pourtant : « Hélas, c’est aujourd’hui seulement qu’il est découvert par le grand public. Je pense qu’il aurait vraiment aimé être reconnu de son vivant, comme tout artiste… »

« La Vida Loca » vient de sortir en salles à titre posthume. Les critiques sont élogieuses mais Christian Poveda n’en saura rien. Le plus bel hommage à rendre à ce grand professionnel qui a perdu la vie dans l’exercice de son métier est d’aller découvrir sa dernière œuvre pour qu’elle puisse continuer à vivre sans lui.

Sandrine Dionys

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