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Pour Idir, le temps algérien s’est arrêté en 1975, quand Boumediene glorifiait Castro et le Che, tout en maltraitant sa minorité kabyle. Cette année-là, à Paris, l’auteur-compositeur signait un contrat avec un distributeur de disques. Et c’est alors qu’il entamait son long exil poétique, qu’il enveloppa la Terre d’une chanson plus envoûtante que toutes les « Sister Morphine ». « A Vava Inouva », elle s’appelait. Idir, voix douce et rocailleuse, crooner des montagnes, était accompagné de la chanteuse Mila. La première fois que j’entendis ce tube planétaire, vingt ans plus tard, je goûtais à d’autres plaisirs. Comment traduire l’effet…

Idir (ci-dessus, troisième à partir de la gauche) est né en 1949 à Aït Lahcène, en Kabylie. Près de soixante ans plus tard, le voilà, en ce mois de juin, dans les locaux de Berbère TV, à Montreuil, faisant la promotion de son dernier album, « La France des couleurs » (Sony-BMG). Un film est projeté aux journalistes présents. Tous ou presque, tel le correspondant à Paris d’El Watan, sont d’origine algérienne. Le documentaire montre Idir entouré de la vingtaine d’artistes qui a composé et co-écrit avec lui « La France des couleurs ». Chacun a un mot gentil pour l’autre. C’est plein de bons sentiments et de pensées respecteuses. L’album n’est pas une idée d’Idir mais de Sony-BMG, qui a proposé au chanteur de réaliser des duos avec la « jeune génération« , relève de la diversité.

Kenza Farah, Akhenaton, Nâdiya, Sinik, Noa, Tiken Jah Fakoly, Disiz La Peste, Oxmo Puccino, Grand Corps Malade, Wallen… Ils pourraient être ses enfants. Les morceaux rappés ne sont pas les plus réussis, à l’exception de « Marche sur Jérusalem », aux côtés d’Akhenaton, titre sur lequel Idir scande sa prose en tamazight, la langue berbère. Le génie du Kabyle se déploie mieux en compagnie de jeunes femmes au souffle de déesses qu’au contact de rappeurs à voix rauques. « Ce cœur venu d’ailleurs », roucoulé avec l’Israélienne Noa, est un hymne « power flower » à la fraternité et à l’amour. « Tout ce temps », en duo avec l’Algérienne Zaho, passe tout seul. Chez Idir, les années 70 ne s’effacent pas… « Lettre à ma fille », sur des paroles de Grand Corps Malade, provoque une coulée de larmes aussi sûrement que « Sur la route de Madison ». Le chanteur s’adresse à Tamina, sa progéniture, une adolescente bientôt femme, qu’il voit lui échapper.

« La France des couleurs défendra les couleurs de la France » sert d’argument politique à l’oeuvre. Sa sortie était prévue pendant la campagne présidentielle, mais elle a été repoussée après son échéance pour éviter une « querelle partisane« . La problématique de l’identité, inhérente au contenu des chansons, rime en effet avec le ministère de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du codéveloppement, créé par Nicolas Sarkozy. « La France est une nation faite de plusieurs identités, il n’y en n’a pas qu’une« , affirme Idir. « L’identité d’un Breton n’est pas celle d’un Marseillais, ajoute-t-il à l’appui de son propos. Je suis kabyle, mais je ne le suis pas comme mon père l’était et comme ma fille l’est et le sera. »

« Je suis né du temps de l’Algérie française, mais mon passeport est algérien« , poursuit-il. Comme beaucoup d »‘immigrés » de la première génération – le mot « exilé » convient mieux à son parcours –, Idir a gardé dans son tiroir intime les papiers qui le rattachent au pays natal. Un pays où il n’est jamais retourné chanter, parce qu’il n’y supporte pas « les clans et les pouvoirs« . « Tu viendras te produire dans le cadre d’Alger, capitale de la culture arabe », lui a-t-on adressé un jour. Il a décliné l’offre. « Pour moi, un Arabe est un habitant de l’Arabie, dit-il. Au sein de l’Algérie, je me retrouve, pas au sein de l’Arabie, ni au sein d’une religion. » Idir a accompagné Zidane dans son retour aux sources, à Aguemoune, après la coupe du monde de football de 2006. « Tout a tellement changé là-bas« , constate-t-il avec fatalisme et nostalgie. Entre Enrico Macias, natif de Constantine, et lui, le Kabyle, les chemins se ressemblent. Le verre de leur montre algérienne s’est brisé à l’embarquement pour la France.

Antoine Menusier

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