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Construits dans les années 1950 au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les grands ensembles répondent à une nécessité démographique et accompagnent l’essor des Trente Glorieuses. La France est à reconstruire et ses ouvriers, débarquant des zones rurales et des pays colonisés, ont besoin d’habitat. Les architectes s’affairent, inventent une nouvelle forme d’urbanisme basée sur le logement social et les politiques créent les ZUP (Zone à urbaniser par priorité) par décret, le 31 décembre 1958.

Du Nord au Sud de la France, chaque zone urbaine bâtit des logements de masse plus verticaux qu’horizontaux. Face aux taudis, à la surpopulation et au déficit de logements, l’État prône l’accès à des loyers modérés aussi bien qu’à des conditions de vie décente (eau courante, sanitaires, électricité). Et nos parents, en quête d’un toit ou d’un emploi, faisaient partie de ces gens-là.

Rappelez-vous les albums photo de notre enfance, avec nos coupes has been et nos joggings tricolores, le papier peint du salon et le lino de la cuisine, la frange de maman et les pattes d’eph de papa. Rappelez-vous les tohu-bohu autour des gâteaux d’anniversaire, les sorties en vélo et les jeux dans le terrain vague. Le soleil éblouissant les arbres, son reflet sur la fenêtre et le bitume… à perte de vue.

Prenant l’exemple de l’Essonne (de Vigneux-sur-Seine à Évry en passant par Saint-Michel-sur-Orge et Massy), les réalisatrices Laurence Bazin et Marie-Catherine Delacroix interrogent ces archives familiales. Tournées par des pères de famille que la démocratisation du Super-8 a conquis, elles sont les témoins de l’exode rural et de la migration, de la vie de famille et de l’urbanisation, avec pour toile de fond le thème central du film : la ville.

Devant les chantiers des Pyramides ou de l’Agora, on rit de voir la BNP dans une simple roulotte avec pour commentaire cette phrase austère : « Les banques n’avaient pas les moyens à cette époque ». Une époque rêvée où l’on distribue des F4 ou des F5 « comme ça ! Pas d’antériorité dans le travail, pas de caution des parents, ça paraissait facile ! », comme l’explique Jean-Paul Alexandre passé du Bois des Roches à un pavillon.

Le progrès fait rêver : « On fait partie de cette évolution et on en est fier ». Mais cette fierté a un revers, celui de quitter ce que l’on connaît pour aller vers l’inconnu. « On avait très peur parce que nos enfants vivaient en plein air et on appréhendait la vie en appartement » rapporte Madeleine Blondiaux, débarquée en 1967 de la Vendée pour s’installer à Saint-Michel-sur-Orge. « C’était une ambiance de belles-sœurs avec plein d’enfants, dans les cours, avec le soleil… raconte une jeune fille dont les parents débarquèrent d’Algérie. Imaginez passer de ça à un petit appartement ! »

Français ou étrangers, tous aspirent à un avenir meilleur. La concentration des métropoles correspond à un idéal de modernité. « Les gens arrivaient avec l’envie que ça se passe au mieux » témoignent les nostalgiques du vivre-ensemble. « Quand on faisait le ménage, on nettoyait le hall et l’ascenseur parce que c’était comme le prolongement de notre appartement. Il y avait vraiment un respect » ajoute une ancienne habitante de la Tour 27 à Vigneux-sur-Seine.

Puis les champs disparaissent et le concept de « ville nouvelle » mélangeant emploi et habitat est inventé (1965). André Darmagnac, géographe à Évry, raconte : « Une ville nouvelle, c’est un monde qu’on invente. Il fallait que les inventeurs de ce monde viennent partager la vie des habitants ». Mais le départ des classes moyennes, l’augmentation du chômage et la mauvaise gestion des immeubles conduisent peu à peu vers une stigmatisation.

J’aurais aimé que ces films amateurs, douce illusion de ma jeunesse, s’interrogent sur le désengagement progressif de l’État, l’urbanisation de masse, le rejet de la carte scolaire et l’enfermement progressif dans lequel évoluent encore bien des gens. J’aurais aimé qu’ils questionnent cette vie passée derrière les fenêtres à préférer regarder le ciel plutôt que de s’aventurer en bas. À fuir son voisin. À s’enfermer à double tour chez soi. Documentaire de mémoire collective, Ils ont filmé les grands ensemble représente le passé… mais ne me secoue pas.

Claire Diao

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