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Jalis est en retrait dans son siège, difficile à saisir. Est-ce par méfiance, réserve ou timidité ? « Les gens ont du mal à projeter ce qu’ils voudraient projeter sur moi entièrement, je ne suis jamais suffisamment blanc, jamais suffisamment algérien, homme, femme… » Jalis Vienne Boulemsamer, artiste photographe au pseudonyme Jalis2019, a choisi La Colonie pour nous rencontrer. C’est un petit bar calme, désert en plein après-midi, dans le dixième arrondissement de Paris. Ici, le bar se mue régulièrement en salle de conférence lorsqu’il s’agit de parler antiracisme et anticolonialisme.

Un lieu convivial qui ne suffit pas, dans un premier temps, à le détendre complètement. Jalis paraît d’abord distant, peut-être peu habitué à l’exercice, du haut de ses 22 ans. On commence donc par le présenter nous-mêmes : Jalis Vienne est un artiste photographe rendu célèbre par son compte Instagram, @jalis2019, et fondateur du magazine en ligne Soleil Rouge, dédié aux jeunes artistes et à leurs productions. Et lui, que dit-il de lui-même ? Il se découvre par détours, en s’éloignant des questions, choisissant ses termes. Frustrant, peut-être. C’est qu’il incarne quelque chose de profondément humain, pas calculable ou réductible.

J’ai égoïstement quitté ma vie

Jalis découvre la photo à 13 ans. Quelques années plus tard, sa pratique l’amène à côtoyer des cercles jusqu’alors à lui étrangers, plus « bling-bling ». Il rencontre d’autres jeunes sur internet, échange et fait la fête avec eux. Ces nouvelles rencontres s’accompagnent d’un rejet de son ancien milieu social, il s’invente une nouvelle personnalité, change de manière de parler, s’habiller…  « Je mentais un peu aux gens sur mon lieu d’habitation, sur ma vie, mon quotidien, raconte-t-il. J’ai coupé les ponts avec quasiment tous mes amis d’enfance, je voulais plus voir personne, je voulais sortir de quelque chose qui me dégoûtait, que je trouvais triste, sans perspective. J’ai égoïstement quitté ma vie, et je me suis un peu perdu. »

Il vit alors, temporairement, transclasse. Venant d’un milieu populaire – il a grandi en Seine-Saint-Denis, entre Stains et Le Pré-Saint-Gervais, il raconte qu’il est impossible de fréquenter un milieu social élevé, intellectuel et rester soi-même : il faut montrer son « bon goût », son « exception ». En soirée, si il lui arrivait parfois d’écouter Amel Bent, il réalise bien vite que son écoute est différente dans son nouveau milieu : « si tu mets Amel Bent en soirée parisienne, soit t’es trop bourré: c’est drôle, parce que c’est Amel Bent, soit t’es différent. Elle ne peut pas être juste une artiste intéressante à écouter, qu’on aime sans moqueries, sans tabous. » Comme la chanteuse, il est vite rattrapé par une image populaire qui le particularise, rend une partie de ce qu’il aime, de ce qu’il est, illisible.

« Poet, queer and Arab », une étiquette qu’il récuse

Choisi ou à lui imposé, ce souci d’illisibilité le suit. Il parle du milieu de l’art contemporain, la tentation des étiquettes et de la lisibilité rapide. « Il y a ce truc très en vogue “poet, queer and Arab”, il n’y a pas mieux. Il y a plein d’artistes maghrébins qui en jouent, qui tombent dans le panneau. » Une catégorisation pour lui réductrice, qui vulgarise le propos, et au pire provoque des « ah oui, c’est un queer poet and Arab quoi. »

Sans oublier que ce problème vient des institutions, qui eux ont l’argent et le pouvoir sur ces artistes, il voit cette injonction catégorisante structurer ainsi les conditions du succès artistique. Il associe, en exemple, le manque de reconnaissance d’un poète avec lequel il a collaboré, Mehdi Krüger, au refus de ce dernier de l’étiquette du poète « urbain ».

Jalis lui-même est obligé de se positionner dans son travail par rapport à ces catégories. En cause, les attentes associées à son sujet et ceux qu’il capture. Depuis trois ans, il travaille une série, Princes HD, dans laquelle il met en scène des jeunes hommes, « coincés », qu’il saisit dans ces moments silencieux, figés. Sous son objectif passent des personnes diverses, surtout des personnes des classes populaires et racisées, catalysant des attentes d’autant plus grandes que leur représentation est rare. Il avoue avoir « toujours peur que [son] travail soit mal interprété », pris en tenaille entre un regard colonial fasciné par l’homme africain et sa position de métis parfois mépris pour celle d’un étranger à ses personnages, au supposé même regard fasciné. « Les gens me voient comme quelqu’un qui est différent, à l’opposé des gens que je prends en photo. En réalité, la seule différence c’est que je suis homosexuel et que je ne fais pas de sport. »

S’en traduit une angoisse, « je ne me sens pas très libre de faire ce que je veux : rendre beaux des gens, des histoires qui sont d’habitude pas mis en beauté, pleinement dans leur réalité, qui sont toujours transformés, fantasmés. » Ses photos, son travail, son projet, « c’est un regard de pote à pote, et pas un regard de l’ordre de la fascination pour l’exotisme, pour un mec qui représenterait la violence. »

Cette égalité de regards, au-delà de la fascination et de l’association entre identité arabe et violence, c’est peut être celle qui lui a manqué plus jeune. « J’étais très assidu à l’école, se souvient-il. Je n’avais pas le droit de sortir, fallait pas que je traîne dehors… Quand j’ai commencé à avoir des problèmes à la maison, j’ai dû m’en occuper, et là ma moyenne est passée de 16 à 6. Personne ne comprenait pourquoi je n’écoutais pas en cours, personne ne s’est demandé si j’avais des problèmes chez moi, personne a compris pourquoi tout d’un coup j’étais hyper violent, agressif. » Il en conclut que « l’égalité des chances n’existe pas. Y croire c’est oublier que parfois tu ne peux pas, tu ne peux pas travailler, te dépasser, ta coupe elle est déjà remplie, même à 10 ans ta coupe est déjà remplie. »

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Un regard angoissant traverse le travail de Jalis : dans le rejet de son milieu populaire vu un temps dégoûtant, dans les catégories à cocher pour pouvoir être lu dans le monde de l’art, dans les regards faussés par des préjugés, sur son travail, sur qui il est. Seulement, au fil de son Instagram, un deuxième pan de son travail se profile, quelque chose intrigue. Les portraits de sa mère se démarquent, suggèrent un travail défait des regards angoissants, quelque chose d’encore imprécis, mais qui arrête immanquablement. Quelque chose dont, interrogé, il n’a l’air d’encore connaître le secret.

Arno PEDRAM

Crédit photo : Adlan MANSRI

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