L’Ecole du Blog accueillait mardi 26 février Estelle Youssouffa, journaliste-reporter passée par TV5 Monde, LCI ou Al Jazeera. Une masterclass captivante sur le parcours atypique d’une jeune femme venue de loin.
La chaudière en panne fait se concentrer les blogueurs dans la cuisine du Bondy Blog. Estelle Youssouffa serre sa tasse de Lipton jaune pour réchauffer ses doigts manucurés jusqu’aux bouts des ongles, répondant à ses lèvres rouges carmin. Sa masterclass ne tarde pas à commencer car la grande salle de rédaction concentre les deux convecteurs diffuseurs de chaleur. Et ça tombe bien car Estelle Youssouffa n’est pas là pour faire de la figuration mais pour égrainer un parcours échelonné sur 14 ans d’expérience pour cette femme qui semble pourtant si jeune…
34 ans seulement mais déjà une longue liste d’employeurs poids lourds du paysage médiatique national et international qui lui a fait confiance : TV5 monde, France 2 (Un Œil sur la planète), France 24, Al Jazeera, Al Arabya, France O, LCI… Un CV atypique avec des références redoutables (chargée de cours à l’Institut Pratique du Journalisme de Paris-dauphine) et des côtés plus fun (animatrice de l’élection de Miss Mayotte) rappelant que derrière sa façade sérieuse et ultra concentrée, il ne faut jamais se fier aux apparences.Les apprentis journalistes sont intrigués. Comment a-t-elle réussi à intégrer le bureau londonien d’Al Jazeera dès septembre 2006 avant de devenir sa correspondante à Paris entre 2008 et 2010 ? « A l’époque j’étais en CDI à LCI. Je préparais les journaux du matin et je présentais les JT, beaucoup désapprouvaient mon virage vers Al Jazeera. » Malgré l’incompréhension de ses confrères, Estelle a « un pif » incroyable pour accélérer sa carrière. Avant que LCI ne rate le tournant stratégique de la TNT et que les Printemps arabes imposent Al Jazeera comme un canal d’information avec lequel il faut compter, elle s’accroche au sein de sa nouvelle rédaction anglophone. « J’ai mis 6 mois à tout comprendre en anglais lors des conférences de rédaction. Il y avait des méthodes de travail totalement différentes. Au départ, mon red chef était impitoyable avec moi. Mais à force de travail, je crois avoir obtenu son respect« .
Une constante pour la jeune femme : originaire de Mayotte, ce département méconnu de l’océan indien, elle est rentrée à 17 ans au lycée à Tours pour ensuite intégrer l’IUT de journalisme de la même ville, avant un passage à l’Université du Québec au Canada. « Quand vous laissez tout derrière vous, votre famille, vos attaches, à des milliers de kilomètres pour apprendre et exercer votre métier, vous êtes ultra-motivée et vous apprenez forcément à vous adapter. A mon arrivée, je n’avais pas les codes. Dans les conversations, par décalage et par manque « de références», 30 à 40 % du discours implicite auquel se référaient les autres m’échappaient. »
Mais ses supposées faiblesses deviennent une force. Une adaptabilité de caméléon, un métissage (un père militaire Mahorais et une mère infirmière métropolitaine) qui la propulse vers d’autres cultures, un « je me sens partout chez moi » qui la pousse au mouvement…. « Partir à l’étranger pour me former était une évidence surtout pour maîtriser les langues». En plus du français, l’espagnol qu’elle maîtrise, son anglais est désormais parfait et un précieux sésame lui ouvrant les portes de reportages dans le monde entier (Liban, États-Unis, Qatar, Mexique etc). Le fait d’être une femme ne l’a jamais handicapée. « Au contraire, souvent ma jeunesse, mon physique me « décrédibilisaient » sur le terrain. Des politiques en France en passant par des militaires ou des décideurs, peu de mes interlocuteurs me prenaient au sérieux à cause de mon apparence ». Mais c’était mal connaître sa pugnacité, son intelligence et sa rouerie, même parfois. « Du coup, je m’en servais puisqu’on me préjugeait… C’est une chance pour une journaliste quand on ne vous voit pas venir! ».
Une jeune pigiste l’interroge et la masterclass digresse vers un dialogue captivant. Sur le monde arabe qui l’attire sans qu’elle sache vraiment pourquoi. « Mon premier salaire, je l’ai dépensé dans un billet d’avion pour le Liban ». Pays qui lui rappelait un livre qu’elle dévorait enfant et qui décrivait le quotidien d’une petite libanaise. « Cette région m’a toujours passionnée. Sa complexité, son Histoire, les différentes cultures qui y cohabitent ou s’affrontent… J’adore la littérature et le cinéma israéliens par exemple ». Sur l’islam, sa grande connaissance de sa diversité permet un échange flirtant avec la philosophie et l’histoire des religions.
Mais des questions plus pragmatiques reprennent leurs droits. « Que conseillez-vous à un jeune qui rêve d’être journaliste ? ». « De ne pas choisir cette profession… Se serait irresponsable de ma part de dire d’y aller. Peu de gens ont conscience de sa précarité, des difficultés du secteur et ne voient que le prestige du métier: il faut sortir du fantasme et je refuse de l’alimenter. J’aime mon métier passionnément mais je ne le conseille à personne ! Après, il y aura toujours des entêtés qui voudront le faire et tant mieux ! Il en faut. A ces derniers, je leur dirais d’abord de fuir les écoles privées de journalisme, c’est bien souvent de l’arnaque. Vous aurez plus de mal à décrocher des piges et votre carte de presse avec leurs diplômes. Ensuite, bien se former à la langue française. Khâgne et hypokhâgne, c’est l’idéal. Sinon, 2-3 années de faculté pour parfaitement maîtriser notre langue et acquérir de la culture générale car c’est la base. Ensuite, faire une école de journalisme reconnue. Un parcours en autodidacte est bien sûr possible mais ça prendra plus de temps… Enfin, n’attendez pas d’intégrer une école pour approcher le métier. Ce que vous faîtes au Bondy Blog est un bon exemple car vous pouvez toucher du doigt le fossé entre ce qu’on imagine et la réalité ! »
Pas de langue de bois, beaucoup de culture et de passion, peu de chance que la masterclass d’Estelle Youssouffa en ait dégoûté ou découragé beaucoup au Bondy Blog…
Sandrine Dionys
La prochaine Ecole du Blog est dispensée samedi 30 mars de 9h45 à 13h. Invitée Mélissa Theuriau
Locaux du Bondy Blog
Direction Chelles-Gournay – Arrêt Bondy
Bus 303 arrêt Blanqui-Salengro
